dimanche 25 novembre 2018

Ludovic Tézier, Boccanegra superlatif

Critique de Simon Boccanegra à l'Opéra National de Paris

            Opéra bien moins aimé et connu que d’autres œuvre de Giuseppe Verdi, Simon Boccanegra est à l’affiche de l’Opéra National de Paris dans une nouvelle mise en scène de Calixto Bieito. Opéra bien étrange que ce Simon Boccanegra, composé pour Milan en 1857, après Les Vêpres siciliennes, remanié par Verdi et Boito en 1881 alors que tous deux travaillent à Otello. Tout en utilisant des thèmes chers à Verdi et récurrents chez lui (l’amour d’un père pour sa fille, le conflit entre politique et vie privée…), Simon Boccanegra se distingue de ses autres œuvres par une tonalité profondément sombre et endeuillée. Les scènes de foule ne sont pas éclatantes ici comme la marche triomphale d’Aida ou l’autodafé de Don Carlos, les conspirateurs n’entonnent pas de chœurs vengeurs contre le tyran comme dans Ernani. Le prologue, pesant et triste, fait la part belle aux voix graves : Simon et Paolo, deux barytons, Fiesco et Pietro, deux basses. Ce n’est que dans ses toutes dernières minutes qu’on entendra un chœur avec des voix de femmes.

            C’est bien cette dimension crépusculaire que souligne avec une certaine poésie la mise en scène de Calixto Bieito. Le prologue s’ouvre sur un plateau noir et brumeux. Du brouillard émerge un homme, Simon, qui vient s’allonger sur le devant de la scène, puis une carcasse de bateau. Ce bateau sera, pendant toute la soirée, le seul élément de décor habitant le plateau nu où sont projetés le visage de Simon ou ses visions de Maria Fiesco, sa maîtresse morte. Car là est un des premiers parti pris de Bieito : présenter les cauchemars qui hantent le Doge encore vingt ans après la mort de la femme aimée. Intéressante, l’idée finit tout de même par lasser du fait des allées et venues incessantes de la figurante jouant le fantôme de Maria. De même, on aurait sans doute pu se passer de la vidéo représentant son cadavre entouré de rats, projetée on ne sait trop pourquoi sur le rideau pendant l’entracte. Ce qu’on apprécie avant tout du travail de Bieto, c’est plutôt la beauté de certaines images (le final de l’acte I où les chœurs tendent les mains vers le doge, le final de l’acte III où le chœur vient progressivement assister aux derniers instants du doge, mourant en avant-scène dans les bras de Fiesco). Les chanteurs sont de plus très bien dirigés, la relation entre Amelia et Boccanegra dessinée avec justesse et intelligence.

Simon Boccanegra Bastille, 2018

         Le plateau vocal, largement dominé par le Doge superlatif de Ludovic Tézier, offre un bonheur contrasté. Les comprimari bien tenus de Viriginie Leva-Poncet et de Cyrille Lovighi ainsi que le Pietro de Mikhail Timoshenko témoignent du soin apporté par l’Opéra de Paris à la distribution. En Gabriele Adorno, Francesco Demuro convainc dans les duos avec Amelia mais l’air assez tendu et dramatique « Sento avvampar nell’anima… » semble le mettre en difficulté. Sans doute un rôle trop lourd dans une salle trop grande pour une voix d’essence plus légère. Nicola Alaimo met au service du rôle du traître Paolo un timbre légèrement métallique, immédiatement séduisant, et un investissement dramatique constant. Peut-être un peu caricatural, cet ennemi de Simon fait tout de même froid dans le dos. Mika Kares est un très beau Fiesco. Doté d’un très beau timbre, onctueux et aux graves très généreux, il endosse avec aisance les habits du vieux patricien. « Il lacerato spirito » se ressent un peu des effets du trac mais les duos avec Simon sont somptueux. Le duo « Delle faci festanti al barlume » à l’acte III est un des plus beaux moments de l’opéra. Maria Boccanegra trouve en Maria Agresta une très belle interprète. Elle fait montre d’un timbre chaleureux et corsé, d’une belle tessiture aux médiums cuivrés et aux aigus sublimes (certains piani dans le final du III sont particulièrement beaux). Tout juste regrettera-t-on quelques graves un peu nasals. La comédienne, parfois placide, est ici très investie et convaincante. Ludovic Tézier surclasse ses partenaires, sans jamais pour autant se mettre volontairement en avant. Le timbre est celui qu’on connaît : lumineux, généreux et chaud. La ligne de chant est toujours aussi envoûtante, la longueur de souffle sans égale, l’intelligence du mot et la diction tout à fait remarquables. On reste béat d’admiration devant le respect de la partition et des nuances de l’artiste. Ludovic Tézier s’impose dès les premières notes de l’œuvre comme un Boccanegra d’anthologie. Présent de bout en bout sur scène, il délivre une interprétation sublime du duo « Orfanella il tetto umile… Figlia ! a tal nome io palpito… », couronné par un pianissimi sur le dernier « Figlia » de toute beauté. Il émeut aux larmes avec le « Plebe! Patrizi! Popolo… » du final de l’acte I,  chanté avec un lyrisme bouleversant. Mais ce n’est pas que vocalement que Ludovic Tézier emporte notre adhésion mais aussi scéniquement. Véritablement habité par son personnage, il incarne magistralement le corsaire amoureux du prologue puis le doge vieillissant, hanté par le fantôme de sa maîtresse et sublimé par la relation avec sa fille. Avec cette prise de rôle scénique, Ludovic Tézier s’impose comme le meilleur titulaire actuel du rôle et comme l’un des plus grands Boccanegra de l’histoire lyrique.
Demuro Tézier, Simon Boccanegra, Bastille, 2018

           Fabio Luisi offre une lecture saisissante de la partition, créant de sublimes atmosphères musicales et tirant de l’orchestre une sonorité sombre et veloutée. Les Chœurs de l’Opéra de Paris, parfaitement préparés, soutiennent le drame avec efficacité, trouvant de très belles couleurs dans le final de l’acte I.

            En somme, une production sombre mais puissante servant de magnifique écrin au Simon Boccanegra superlatif de Ludovic Tézier.

Agresta Tézier Simon Boccanegra, Bastille, 2018

Simon Boccanegra, melodramma en un prologue et trois actes de Giuseppe Verdi sur un livret de Francesco Maria Piave et Arrigo Boito, 1881

Simon Boccanegra : Ludovic Tézier

Jacopo Fiesco : Mika Kares

Maria Boccanegra / Amelia Boccanegra : Maria Agresta

Gabriele Adorno : Francesco Demuro

Paolo Albiani : Nicola Alaimo

Pietro : Mikhail Timoshenko

Un capitano dei balestrieri : Cyrille Lovighi

Un’ancella di Amelia : Virginie Leva-Poncet

 

Direction Musicale : Fabio Luisi

Mise en scène : Calixto Bieito

Orchestre et chœur de l’Opéra National de Paris

Opéra Bastille, 24 novembre 2018


samedi 10 novembre 2018

L'esprit et la lettre

Critique de Spirito

            Alors qu’elle chante actuellement le rôle-titre d’Anna Bolena à l’Opéra National de Paris, Marina Rebeka sort un récital discographique chez Prima Classic, label qu’elle vient de créer. La soprano lettone avait déjà enregistré deux récitals dédiés respectivement aux deux compositeurs qui ont le plus marqué sa carrière, Mozart et Rossini. Celui-ci est consacré aux grandes héroïnes du belcanto italien : Norma, Anna Bolena, Imogene… Marina Rebeka s’approprie avec courage et brio un répertoire où les fantômes prestigieux, celui de Maria Callas en tête, ont laissé une marque indélébile.

            L’un des premiers atouts de la chanteuse, c’est évidemment un timbre immédiatement reconnaissable, fruité et très lumineux. Mais il serait bien injuste de réduire les atouts de ce disque à une jolie voix. Ancienne élève de l’Accademia Rossiniana de Pesaro, Marina Rebeka est en effet une belcantiste accomplie, maîtrisant parfaitement l’art du legato et possédant l’agilité et l’aplomb requis par les rôles qu’elle aborde dans ce récital. Le récital s’ouvre sur le célébrissime « Casta diva » où la voix de la soprano lettone s’enfle en gracieuses volutes, permettant d’admirer son médium pur et irisé. La caballette « Ah! Bello a me ritorna » la voit faire preuve d’une grande agilité dans les vocalises et de beaucoup d’aisance dans l’aigu. Le récital continue avec Il Pirata où Marina Rebeka dévoile un tempérament dramatique impressionnant et, surtout, des graves poitrinés particulièrement poignants. Elle quitte ensuite Bellini pour s’attaquer à deux des reines de la trilogie Tudor de Donizetti : Marie Stuart et Anne Boleyn. Chez Maria Stuarda, Marina Rebeka fait preuve d’une longueur de souffle impressionnante qui lui permet des aigus filés de toute beauté au-dessus du chœur dans « Deh! Tu di un umile preghiera ». Chez Anna Bolena, on retiendra surtout l’aplomb impressionnant de la cabalette « Coppia iniqua ». De La Vestale, Marina Rebeka ne fait qu’une bouchée. L’air « Ô des infortunés », chanté dans un piano tout de douceur et de retenue, est aussi bien réussi qu’ « Impitoyables dieux » qui clôt avec brio ce très beau récital.

A la tête de l’orchestre de l’Opera Massimo de Palerme, Jader Bignamini accompagne la soprano lettone avec beaucoup d’intelligence et une grande orthodoxie stylistique. Ce très beau récital confirme la grande musicienne qu’est Marina Rebeka et vient nous rappeler que nous avons encore, de nos jours, des voix capables de se plier aux exigences du belcanto.

Spirito Marina Rebeka

Spirito

Marina Rebeka, soprano

Marco Ciaponi, ténor

Francesco Paolo Vultaggio, basse

Irène Savignano, mezzo-soprano

Gianluca Margheri, bayron-basse

Orchestra e coro del Teatro Massimo di Palermo

Direction musicale : Jader Bignamini

1.      « Casta diva… Fine al rito » - Norma, V. Bellini

2.      « Ah! Bello a me ritorna » - Norma, V. Bellini

3.      Scena – Il Pirata, V. Bellini

4.      « Oh! S’io potessi» - Il Pirata, V. Bellini

5.      « Col sorriso d’innocenza… Qual suono ferale » - Il Pirata, V. Bellini

6.      « Oh! Sole! Ti vela di tenebre oscure » - Il Pirata, V. Bellini

7.      « Io vi rivedo alfin! » - Maria Stuarada, G. Donizetti

8.      « Deh! Tu di un umile preghiera… Oh colpo! » - Maria Stuarada, G. Donizetti

9.      « Di un cor che muore… Giunge il Conte » - Maria Stuarada, G. Donizetti

10.  « Ah! Se un giorno da queste ritorte » - Maria Stuarada, G. Donizetti

11.  « Piangete voi? » - Anna Bolena, G. Donizetti

12.  « Al dolce guidami… Che mai sento» - Anna Bolena, G. Donizetti

13.  « Coppia iniqua » - Anna Bolena, G. Donizetti

14.  « Ô des infortunés » - La Vestale, Gaspare Spontini

15.  « Que j’implore avec effroi » - La Vestale, Gaspare Spontini

16.  « Sur cet autel sacré » - La Vestale, Gaspare Spontini

17.  « Impitoyables dieux » - La Vestale, Gaspare Spontini

Prima Classic, 2018

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