Critique d’Hamlet d’Ambroise Thomas à l’Opéra Comique

Si Hamlet d’Ambroise Thomas a remporté un grand succès à sa création en 1868, on sait que c’est en partie grâce à l’incarnation du rôle-titre par le baryton Jean-Baptiste Faure. Créateur du rôle de Posa de Don Carlos l’année précédente, le héros shakespearien torturé resta son rôle le plus emblématique. Depuis, l’œuvre doit sa résurrection aux barytons qui ont défendu le rôle-titre, Simon Keenlyside et Thomas Hampson en première ligne. A l’Opéra Comique en ce mois de décembre, c’est Stéphane Degout qui prête sa voix au prince héritier du Danemark, entouré d’une distribution entièrement francophone et dans une nouvelle production du cinéaste Cyril Teste.

C’est dans des costumes et des décors résolument modernes que Cyril Teste fait évoluer ses chanteurs, tous particulièrement bien dirigés. Un astucieux dispositif de tringles permet à un rideau blanc de délimiter l’espace scénique : appartements privés, salles de réception, église… La vidéo est très présente dans le spectacle, notamment pendant les scènes publiques où les protagonistes sont filmés en direct. Visuellement forte, la mise en scène offre de très belles images. La noyade d’Ophélie, par exemple, évoquée par une vidéo du corps flottant de Sabine Devieilhe, frappe tout particulièrement le spectateur. Les relations entre les différents personnages sont dessinées avec soin, notamment celles d’Ophélie et d’Hamlet ainsi que celles de ce dernier avec sa mère.


Hamlet, Opéra Comique, 2018

Le plateau vocal est remarquable par la diction française limpide de tous. Les sous-titres sont absolument superflus, ce qui est assez rare pour être souligné. Chaque rôle est de plus fort bien tenu. On remarquera tout particulièrement le bel Horatio de Yoann Dubruque et le Spectre à la voix profonde de Jérôme Varnier. Dans le rôle assez succinct de Laërte Julien Behr fait plutôt bonne impression. Il chante « Pour mon pays en serviteur fidèle » au I avec nuance et sensibilité. Le ténor semble cependant accuser une certaine fatigue dans son duo avec Hamlet au V. Laurent Alvaro prête une voix marmoréenne et une autorité scénique incontestable à Claudius. Il fait montre d’une très belle conduite de la ligne de chant dans son air « Je t’implore ô mon frère ». Sylvie Brunet-Grupposo est idéale en Gertrude. Les aspérités de sa voix ample, son timbre très charnu et sa flamboyance sur scène traduisent parfaitement la dualité du personnage. Offrant un grand contraste avec la reine coupable, Ophélie bénéficie ici de la voix pure et claire de Sabine Devieilhe. La jeune soprano française réalise une prise de rôle époustouflante. Sa voix agile à l’extrême et ses aigus cristallins sont exactement ce qu’on attend d’une grande Ophélie. Encore plus impressionnante est l’incarnation de la jeune fiancée sombrant peu à peu du bonheur innocent dans le désespoir. Sa prestation se clôt sur une scène de folie anthologique. Encore plus que la virtuosité éblouissante dont elle y fait preuve, c’est le dessin envoûtant du mouvement lent « Pâle et blonde » qui a retenu notre admiration. Cette Ophélie très incarnée restera sans doute comme l’une des plus grandes. Enfin, Stéphane Degout délivre une interprétation bouleversante d’Hamlet. Aussi à l’aise dans les pages les plus élégiaques où l’on sent l’art du chanteur de mélodies que dans les pages les plus enlevées (« Ô vin dissipe la tristesse »), éblouissant dans les ensembles (surtout dans le final du II) aussi bien que dans ses airs (« Être ou ne pas être » distillé du bout des lèvres, dos au public), le baryton effectue un sans faute vocal. Le timbre est plein, chaud, le médium aussi riche que les aigus sont percutants. Chaque intervention est à retenir notamment une apparition du Spectre hallucinée et envoûtante et un duo du IV avec Gertrude proprement saisissant. L’acteur est aussi remarquable que le chanteur. C’est un personnage torturé à la violence contenue que Stéphane Degout dessine avec un investissement constant. Le visage filmé du chanteur dans le final du V est absolument bouleversant.

Degout Devieilhe Hamlet, Opéra Comique, 2018

Louis Langrée, grand défenseur d’Hamlet, prend le drame à bras le corps, dirigeant les scènes de pompes avec faste, soulignant les atmosphères mystérieuses des apparitions du Spectre et les tendances orientalisantes de la scène de folie. Le Chœur Les éléments quoique trop peu nombreux pour défendre des pages chorales de cette ampleur fait également honneur à l’œuvre.

Aux saluts, ce sont de véritables ovations qui accueillent les chanteurs principaux ainsi que le chef d’orchestre. Tout à fait justifiées, elles témoignent de l’enthousiasme du public devant ce spectacle poignant et cet opéra gagnant à être (re)découvert.

Degout Hamlet, Opéra Comique, 2018

Hamlet, opéra en cinq actes d’Ambroise Thomas sur un livret de Michel Carré et Jules Barbier, 1868

Hamlet : Stéphane Degout

Ophélie : Sabine Devieilhe

Gertrude : Sylvie Brunet-Grupposo

Claudius : Laurent Alvaro

Laërte : Julien Behr

Le Spectre : Jérôme Varnier

Horatio/premier fossoyeur : Yoann Dubruque

Marcellus/deuxième fossoyeur : Kevin Amiel

Polonius : Nicolas Legoux

 

Direction Musicale : Louis Langrée

Mise en scène : Cyril Teste

Orchestre des Champs-Elysées

Chœur Les éléments

Opéra Comique, 23 décembre 2018