samedi 10 novembre 2018

L'esprit et la lettre

Critique de Spirito

            Alors qu’elle chante actuellement le rôle-titre d’Anna Bolena à l’Opéra National de Paris, Marina Rebeka sort un récital discographique chez Prima Classic, label qu’elle vient de créer. La soprano lettone avait déjà enregistré deux récitals dédiés respectivement aux deux compositeurs qui ont le plus marqué sa carrière, Mozart et Rossini. Celui-ci est consacré aux grandes héroïnes du belcanto italien : Norma, Anna Bolena, Imogene… Marina Rebeka s’approprie avec courage et brio un répertoire où les fantômes prestigieux, celui de Maria Callas en tête, ont laissé une marque indélébile.

            L’un des premiers atouts de la chanteuse, c’est évidemment un timbre immédiatement reconnaissable, fruité et très lumineux. Mais il serait bien injuste de réduire les atouts de ce disque à une jolie voix. Ancienne élève de l’Accademia Rossiniana de Pesaro, Marina Rebeka est en effet une belcantiste accomplie, maîtrisant parfaitement l’art du legato et possédant l’agilité et l’aplomb requis par les rôles qu’elle aborde dans ce récital. Le récital s’ouvre sur le célébrissime « Casta diva » où la voix de la soprano lettone s’enfle en gracieuses volutes, permettant d’admirer son médium pur et irisé. La caballette « Ah! Bello a me ritorna » la voit faire preuve d’une grande agilité dans les vocalises et de beaucoup d’aisance dans l’aigu. Le récital continue avec Il Pirata où Marina Rebeka dévoile un tempérament dramatique impressionnant et, surtout, des graves poitrinés particulièrement poignants. Elle quitte ensuite Bellini pour s’attaquer à deux des reines de la trilogie Tudor de Donizetti : Marie Stuart et Anne Boleyn. Chez Maria Stuarda, Marina Rebeka fait preuve d’une longueur de souffle impressionnante qui lui permet des aigus filés de toute beauté au-dessus du chœur dans « Deh! Tu di un umile preghiera ». Chez Anna Bolena, on retiendra surtout l’aplomb impressionnant de la cabalette « Coppia iniqua ». De La Vestale, Marina Rebeka ne fait qu’une bouchée. L’air « Ô des infortunés », chanté dans un piano tout de douceur et de retenue, est aussi bien réussi qu’ « Impitoyables dieux » qui clôt avec brio ce très beau récital.

A la tête de l’orchestre de l’Opera Massimo de Palerme, Jader Bignamini accompagne la soprano lettone avec beaucoup d’intelligence et une grande orthodoxie stylistique. Ce très beau récital confirme la grande musicienne qu’est Marina Rebeka et vient nous rappeler que nous avons encore, de nos jours, des voix capables de se plier aux exigences du belcanto.

Spirito Marina Rebeka

Spirito

Marina Rebeka, soprano

Marco Ciaponi, ténor

Francesco Paolo Vultaggio, basse

Irène Savignano, mezzo-soprano

Gianluca Margheri, bayron-basse

Orchestra e coro del Teatro Massimo di Palermo

Direction musicale : Jader Bignamini

1.      « Casta diva… Fine al rito » - Norma, V. Bellini

2.      « Ah! Bello a me ritorna » - Norma, V. Bellini

3.      Scena – Il Pirata, V. Bellini

4.      « Oh! S’io potessi» - Il Pirata, V. Bellini

5.      « Col sorriso d’innocenza… Qual suono ferale » - Il Pirata, V. Bellini

6.      « Oh! Sole! Ti vela di tenebre oscure » - Il Pirata, V. Bellini

7.      « Io vi rivedo alfin! » - Maria Stuarada, G. Donizetti

8.      « Deh! Tu di un umile preghiera… Oh colpo! » - Maria Stuarada, G. Donizetti

9.      « Di un cor che muore… Giunge il Conte » - Maria Stuarada, G. Donizetti

10.  « Ah! Se un giorno da queste ritorte » - Maria Stuarada, G. Donizetti

11.  « Piangete voi? » - Anna Bolena, G. Donizetti

12.  « Al dolce guidami… Che mai sento» - Anna Bolena, G. Donizetti

13.  « Coppia iniqua » - Anna Bolena, G. Donizetti

14.  « Ô des infortunés » - La Vestale, Gaspare Spontini

15.  « Que j’implore avec effroi » - La Vestale, Gaspare Spontini

16.  « Sur cet autel sacré » - La Vestale, Gaspare Spontini

17.  « Impitoyables dieux » - La Vestale, Gaspare Spontini

Prima Classic, 2018

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dimanche 21 octobre 2018

Huguenots en demi-teinte à l'Opéra de Paris

       Critique des Huguenots à l’Opéra Bastille

        Qu’il soit familier de l’œuvre ou non, tout amateur d’opéra connaît Les Huguenots de Meyerbeer. Chef d’œuvre du compositeur allemand, pilier du répertoire de l’Opéra de Paris durant tout le XIXème, cet archétype du grand opéra à la française a tour à tour suscité l’admiration de ses contemporains (Berlioz considérait la bénédiction des poignards du IV comme « l’une des plus foudroyantes inspirations de l’art de tous les temps) puis le mépris des générations suivantes. Un retour en grâce s’étant cependant opéré ces dernières années, on a eu plusieurs occasions de voir Les Huguenots à Bruxelles, Strasbourg, Berlin… Après plus de quatre-vingt ans d’absence, le chef d’œuvre de Meyerbeer fait également son retour à l’Opéra de Paris. Mais c’est une version tronquée qu’on a pu entendre à Bastille. Le rondo d’Urbain « Non, vous n’avez jamais je gage », le ballet de l’acte V par exemple manquent à l’appel.

            La mise en scène a été confiée à Andreas Kriegenburg, plus habitué du théâtre que de l’opéra. Tandis que du sang coule abondamment sur un cadre à l’avant-scène, une projection de texte nous informe que l’action se déroule en 2063, année où les combats entre protestants et catholiques auraient repris. L’action se déroule en effet dans des décors blancs épurés et plutôt contemporains : trois étages de cubes blancs communiquant par des escaliers pour les I, IV et V, une forêt de troncs d’arbrisseaux blancs entourée d’eau pour le II, une place et une grande salle à hautes fenêtres pour le III. On a cependant tôt fait d’oublier la modernité de l’action du fait des costumes, du reste particulièrement beaux, rappelant un XVIème siècle stylisé. Visuellement, la production est très réussie. Les costumes colorés des gentilhommes catholiques et les robes somptueuses de Marguerite et Valentine sont du plus bel effet et offrent de beaux contrastes avec les décors épurés. Cependant, la production pêche tout d’abord par son parti pris initial de transposition de l’action dans le futur, plutôt anodin et nullement exploité a fil de la représentation. De plus, la direction d’artiste semble vraiment insuffisante. Les chanteurs sont bien souvent livrés à eux-mêmes. Les dames s’en arrangent mieux que les messieurs, Karine Deshayes et Lisette Oropesa imposant sans peine une présence malicieuse tandis qu’Ermonela Jaho déploie les talents de tragédienne qu’on lui connaît. La gestion des masses artistiques laisse aussi à désirer. Les combats à l’épée du III sont si mal réglés qu’ils en deviennent comiques, les militaires protestants entrent tôt sur scène dans le final du III. Le final du V se révèle assez incompréhensible : des femmes protestantes fuyant des poursuivants inexistants, des catholiques se battant contre le vide… Ce massacre est plus risible qu’effrayant.

Deshayes Gay Jaho Oropesa Sempey Les Huguenots, Bastille,La distribution vocale est assez inégale mais se distingue par son excellente diction française, chose à laquelle les distributions de l’Opéra de Paris ne nous avait pas habitués. Les rôles de second et troisième plans sont remarquablement bien tenus. Parmi les seigneurs catholiques, tous chantés avec l’humour puis la férocité nécessaires, émerge le très beau Tavannes de Cyrille Dubois. On signalera aussi Elodie Hache et Julie Robard-Gendre, toutes les deux excellentes dans plusieurs interventions mineures. Florien Sempey offre à Nevers un timbre chaud, une grande aisance dans tous les registres et une belle intelligence du personnage. On se prend à regretter que son rôle ne soit pas plus étoffé. On formule les mêmes regrets concernant Karine Deshayes dont le rondeau a de plus était inexplicablement coupé. La mezzo-soprano française est impressionnante d’aisance scénique dans son rôle de jeune page malicieux. Et que dire de sa prestation vocale si ce n’est qu’elle est absolument parfaite ? Timbre rond et sensuel, aigus faciles, médium cuivré, graves nourris, Karine Deshayes est une interprète de très grand luxe pour le rôle d’Urbain. Doté d’une autorité scénique indéniable et de graves profonds, Paul Gay campe un très beau Saint-Bris. Il brille tout particulièrement pendant la bénédiction des poignards où ses aigus percutants et son intelligence du mot sont très appréciables.

 

Deshayes Les Huguenots, Bastille, 2018

 

            Sans posséder les graves les plus profonds que le rôle réclame, Nicolas Testé est un excellent Marcel. L’interprétation est un peu monolithique mais vocalement splendide. Fort d’un timbre chaud et riche, il convient idéalement au personnage du vieux serviteur. Yosep Kang, appelé à la dernière minute pour pallier la défection de Bryan Hymel trois jours avant la générale, est un Raoul quelque peu inégal. Visiblement sous l’emprise du trac, il écorche plusieurs aigus, notamment dans « Plus blanche que la blanche hermine », et manque parfois de conviction théâtrale. A sa décharge, le rôle est aussi peu gratifiant dramatiquement qu’ardu vocalement. On remarque cependant la très bonne diction française du ténor sud-coréen et sa très grande probité musicale. Compte tenu de la difficulté du rôle et de la rareté de ses titulaires, on ne peut que remercier l’artiste d’avoir sauvé la série de représentations par sa présence. Annoncée souffrante, Ermonela Jaho laisse quelque peu perplexe en Valentine. On ne peut nier ni ses très grandes qualités musicales, ni ses dons d’actrice. La soprano albanaise met au service du rôle une incarnation incandescente et touchante et un beau timbre fruité. Mais voilà, elle possède une voix de soprano lyrique, le rôle de Valentine a été écrit pour Juliette Falcon. Par conséquent, les parties les plus graves du rôle la mettent en difficulté et empêchent d’apprécier pleinement son interprétation. Lisette Oropesa, enfin, s’avère une très agréable découverte. Remplaçant Diana Damrau initialement prévue, la jeune soprano américaine possède une très belle voix de soprano lyrique léger bien projetée dans l’immense Bastille. Idéalement virtuose et agile, elle se joue avec une facilité apparente du redoutable « O beau pays de la Touraine ». Elle incarne une charmante Marguerite de Valois mutine et coquette. On se réjouit de la voir effectuer une si belle prise de rôle et on espère la voir de plus en plus souvent à l’Opéra de Paris.


Deshayes Oropesa Les Huguenots, Bastille, 2018

            Les Chœurs de l’Opéra, très sollicités par l’œuvre, ont obtenu une ovation bien méritée à la fin du spectacle. Idéalement compréhensibles, très engagés dans l’action, ils offrent une très belle performance. L’orchestre, placé sous la direction d’un Mariotti aussi à l’aise dans les passages les plus belcantistes que dans ceux plus pompiers, met en valeur l’instrumentation de Meyerbeer avec virtuosité. Les nombreux soli sont tous excellemment joués. La bénédiction des poignards est le véritable climax musical et dramatique qu’il doit être. Les chœurs y sont d’ailleurs particulièrement impressionnants.

            C’est donc un retour en demi-teinte pour Les Huguenots à l’Opéra de Paris : une mise en scène insuffisante, une distribution vocale un peu inégale mais un orchestre sompteux.

 


Jaho Test, Les Huguenots, Bastille, 2018

Les Huguenots, opéra en cinq actes de Gicaomo Meyerbeer sur un livret d’Eugène Scribe, 1836

Marguerite de Valois : Lisette Oropesa

Raoul de Nangis : Yosep Kang

Valentine : Ermonela Jaho

Marcel : Nicolas Testé

Urbain : Karine Deshayes

Le Comte de Nevers : Florian Sempey

Le Comte de Saint-Bris : Paul Gay

Tavannes, le premier moine : Cyrille Dubois

Coryphée, une jeune fille catholique, une bohémienne : Elodie Hache

Une dame d’honneur, une jeune fille catholique, une bohémienne : Julie Robard-Gendre

Cossé, un étudiant catholique : François Rougier

Méru, le deuxième moine : Michal Partyka

Thoré, Maurevert : Patrick Bolleire

Retz, le troisième moine : Tomislav Lavoie

Bois-Rosé, valet : Philippe Do

Un archer du guet : Olivier Ayault

Quatre siegneurs : John Bernard, Cyrille Lovighi, Bernard Arrieta, Fabio Bellenghi

 

Direction Musicale : Michele Mariotti

Mise en scène : Andreas Kriegenburg

Orchestre et chœur de l’Opéra National de Paris

Opéra Bastille, 20 octobre 2018

vendredi 5 octobre 2018

Chapeau bas !

Critique de MIROIR(S)

Depuis 2015, année qui l'a vue gagner le concours "Neue Stimmen", la place de "Révélation lyrique" des Victoires de la musique classique et le second prix du concours Reine Sonja, Elsa Dreisig s'est imposée comme une jeune voix française avec laquelle il faut compter. Membre de la troupe du Staatsoper de Berlin et régulièrement invitée en France où on a déjà pu l'applaudir, entre autres, en Lauretta et  en Pamina à l'Opéra de Paris ainsi qu'en Micaëla à Aix-en Provence, la jeune soprano a également eu la chance de signer un contrat chez Erato. Voici donc son premier récital, dédié au thème du miroir, celui dans lequel se contemplent Marguerite et Thaïs, celui qui opposent les Manon de Puccin et Massenet, les Juliette de Steibelt et Gounod, les Rosina de Rossin et Mozart, les Salomé de Massenet et Strauss.

Ce qui frappe d'emblée à l'écoute du CD, c'est la fraîcher d'un timbre clair mais immédiatement séduisant, un aplomb étonnant allié à une très belle musicalité. Sans aucun doute, Elsa Dreisig possède une voix somptueuse aux aigus lumineux et au médium velouté. La jeune soprano peut également se flatter d'une jolie diction française et d'un beau tempérament dramatique. Le récital s'ouvre ainsi sur un "Ah ! Je ris de me voir si belle" frémissant de jeunesse et de coquetterie. Thaïs met la jeune femme un peu moins en valeur, peut-être parce que les aigus sur "dis-moi que je serai belle pour l'éternité" ne sont pas assez voluptueux. La Manon de Massenet convient parfaitement à sa voix comme au stade de sa carrière. "Adieu à notre petite table" est, en conséquence, une plage émouvante, toute mélancolie retenue. Il est évident qu'Elsa Dreisig ne peut pas (encore ?) aborder la Manon de Puccini en intégralité et à la scène. Le temps d'un air, cependant, elle en endosse crânement le rôle, offrant un "In quelle trine morbide" débordant de sensualité et de désir. Les deux Rosine mises en perspective par le programme offrent à Elsa Dreisig l'occasion de faire étalage de virtuosité et de malice chez Rossini. On s'attendait bien peu à l'entendre en Salome de Strauss et encore moins dans la version française d'après Oscar Wilde. La surprise est plutôt agréable, Elsa Dreisig habitant avec conviction la Salomé sanguinaire dépeinte par l'écrivain. A des années lumières de ce personnage monstrueux, Elsa Dreisig reste en terrain connu avec "Il est doux, il est bon", l'air de la Salomé de Massenet. Dans Hérodiade, le compositeur propose un personnage bien plus amoureux et rêveur qu'Elsa Dreisig dote d'une ligne de chant envoûtante et d'aigus dardés comme des poignards. Mais ce sont les deux Juliette du récital que nous avons préférées. La première, celle de Steibelt, est une rareté que l'on découvre avec plaisir. Contrairement à certaines exhumations d'airs dont on se passerait bien, celle-ci permet de découvrir une belle page, dramatiquement intéressante et riche en vocalises vertigineuses. Elsa Dreisig en propose d'ailleurs une interprétation en forme de feux d'artifice vocal. Quant à la scène du poison du bien plus célèbre opéra de Gounod, on y découvre la chanteuse bouleversante, concluant l'air par un "Roméo, je viens à toi" triomphant.

Un très beau CD en somme, très prometteur et témoignant de l'audace et de l'intelligence de l'artiste.


Miroirs Elsa Dreisig Erato 2018

MIROIR(S)

Elsa Dreisig, soprano

Orchestre national de Montpellier Occitanie

Direction musicale : Michael SchØnwandt

 

 

1.      « Les grands seigneurs... Ah ! Je ris de me voir si belle» - Faust - Charles Gounod

2.      « Ah ! Je suis seule... Dis-moi que je suis belle » - Thaïs - Jules Massenet

3.      «  In quelle trine morbide » - Manon Lescaut - Giacomo Puccini

4.      « Allons, il le faut !... Adieu notre petite table» - Manon - Jules Massenet

5.      « Je vais donc usurper les droits de la nature » - Roméo et Juliette - Daniel Steibelt

6.      « Dieu ! Quel frisson court dans mes veines ? » - Roméo et Juliette - Charles Gounod

7.      « Una voce poco fa» - Il Barbiere di Siviglia - Gioacchino Rossini

8.      « Porgi, amor» - Le Nozze di Figaro - Wolfgang Amadeus Mozart

9.      « Celui dont la parole efface toutes peines... Il est doux, il est bon» - Hérodiade - Jules Massenet

10.    « Ah ! Tu n'as pas voulu » - Salomé - Richard Strauss

CD Erato 2018

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dimanche 20 mai 2018

Le grain de folie dans la mécanique

Critique de L'Heure espagnole / Gianni Schichi à l'Opéra National de Paris 

Créée pour l'Opéra de Paris en 2004, la production de Laurent Pelly de L'Heure espagnole / Gianni Schicchi revient sur la scène parisienne avec deux distributions entièrement renouvelées.

Laurent Pelly propose deux spectacles visuellement impressionants à la mécanique comique bien huilée. L'Heure espagnole se déroule dans la boutique de Torquemada où s'amoncellent toutes sortes d'horloges et de pendules ainsi que du linge sale, des cartons et autres objets hétéroclites (parmi lesquels un taureau !). L'intrigue de Gianni Schicchi se situe dans la chambre de Buoso Donati. Le lit du mort garni de cierges occupe seul la scène avec quelques sièges. A l'arrière, un alignement d'armoires vient rappeler le joyeux désordre de l'opéra précédent. Dans les deux parties de la soirée, on apprécie avant tout la direction d'acteurs de Pelly, réglée comme du papier à musique, et son sens du comique. Certaines trouvailles sont de véritables merveilles, comme les armoires à perte de vue devenant les toits de Florence par exemple. 

Dreisig Grigolo, Gianni Schicchi, Bastille, 2018

La distribution de L'Heure espagnole, à la diction irréprochable, n'appelle que des éloges. Philippe Talbot est un Torquemada à la voix légérement nasillarde pafaite pour le rôle, Jean-Luc Ballestra un Ramiro très bien chantant. Nicolas Courjal met au service de Don Iñigo son timbre riche et cuivré, son intelligence du mot et son irrésistible vis comica. Stanislas de Barbeyrac possède un timbre immédiatement séduisant. Tenant le seul rôle réellement lyrique de la pièce (les autres sont surtout déclamatoires), il affiche une maîtrise époustouflante des piani et de la demi-teinte. Clémentine Margaine est une Concepcion idéale. Timbre chaud, graves généreusement poitrinés, aigus insolents sont les principaux atouts de la mezzo. Possédant de plus un tempérament scénique volcanique, elle ne peut qu'emporter l'adhésion dans ce rôle.

Ballestra Courjal Margaine, L'Heure espagnole, Bastille, 2018

La distribution de Gianni Schicchi est tout aussi soignée. Tous les petits rôles sont très bien tenus avec une implication théâtrale évidente depuis le cordonnier jusqu'au notaire en passant par le médecin et le teinturier. Tous les héritiers de Buoso sont excellents. On retrouve avec plaisir Philippe Talbot, Jean-Luc Ballestra et Nicolas Courjal après l'entracte, tout aussi bien chantants et comiques. Maurizio Muraro vient les rejoindre en Simone à la voix autoritaire. Les trois héritières sont très bien tenues, notamment la Zita de Rebecca De Pont Davis. Les sept hértitiers de Buoso donnent de plus une impression de petite troupe particulièrement jouissive pour le spectateur et indispensable au déroulement de l'intrigue. Vittorio Grigolo est un Rinuccio idéal. Son timbre gorgé de soleil et ses aigus aussi faciles que rayonnants sont excatement ce que réclame l'air  "Firenze è come un albero fiorito" tandis que son physique de latin lover et son tempérament passionné en scène ne pourrait trouver de rôle plus adapté. Elsa Dreisig est parfaite en Lauretta. Son timbre juvénile mais déjà très rond et sensuel fait merveille dans le rôle. "O mio babbino caro" est à coup sûr le summum de la soirée. Chantée dans un legato onctueux, couronnée d'aigus irrisés et charnus, la prière de Lauretta à son père a rarement été aussi délicieuse et émouvante. Enfin, Artur Ruciński est un excellent Gianni Schicchi. Après une entrée un peu étouffée par le trac, il se libère entièrement et délivre une prestation remarquable. "Addio Firenze" est chanté avec beaucoup d'humour, le testament dicté d'une voix de tête nasillarde absolument tordante. Une très belle prestation !

Rucinski, Gianni Schicchi, Bastille, 2018

Dans la fosse, le jeune Maxime Pascal dirige L'Heure espagnole comme Gianni Schicchi avec beaucoup de sensibilité. Sans jamais négliger de faire avancer la comédie (qu'il seconde avec énergie), il sait ménager des moments d'émotion comme les deux "C'est ce que j'appelle une femme charmante" chez Ravel ou les très courts duos de Rinuccio et de Lauretta chez Puccini ("Addio speranza bella" et "Lauretta mia"). 

En somme, une soirée hautement divertissante, parfaite sous tous rapports, accessible à tous et surtout joussive !

L'Heure espagnole, comédie musicale en un acte de Maurice Ravel sur un livret de Franc-Nohain, 1911

Concepcion : Clémentine Margaine

Gonzalve : Stanislas de Barbyerac

Ramiro : Jean-Luc Ballestra

Don Iñigo Gomez : Nicolas Courjal

Torquemada : Philippe Talbot

 

Gianni Schicchi, opéra en un acte de Giacomo Puccini sur un livret de Giovacchino Forzano, 1918

Gianni Schicchi : Artur Ruciński

Lauretta : Elsa Dreisig

Rinuccio : Vittorio Grigolo

Zita : Rebecca De Pont Davis

Gherardo : Philippe Talbot

Nella : Emmanuelle de Negri

Betto : Nicolas Courjal

Simone : Maurizio Muraro

Marco : Jean-Luc Ballestra

La Ciesca : Isabelle Druet

Maître Spinelloccio : Pietro Di Bianco

Amantino di Nicolao : Tomasz Kumiega

Pinellino : Mateusz Hoedt

Guccio : Piotr Kumon

Gherardino : Clément Bée

 

 

Direction musicale : Maxime Pascal

Mise en scène : Laurent Pelly

Orchestre de l'Opéra National de Paris

Opéra Bastille, le 19 mai 2018

lundi 2 avril 2018

Vent de folie à la Bastille

Critique de Benvenuto Cellini à l'Opéra National de Paris

Créé pour l'Opéra de Paris, Benvenuto Cellini, unique tentative d'Hector Berlioz de conquérir la "Grande Boutique", se solda en 1838 par un échec. Public comme interprètes se révélèrent à l'époque incapables d'apprécier cette partition riche, complexe et atypique. Dans le cadre du cycle Berlioz entamé à l'Opéra de Paris, l'orfèvre florentin revient sur la scène parisienne dans une co-production avec l'English National Theatre, le Nationale Opera Amsterdam et le Teatro dell'Opera di Roma.

Pour sa deuxième incursion à l'opéra, Terry Gilliam signe un spectacle coloré et foisonnant. Le plateau est occupé par plusieurs décors modulables à l'envie (une maison à un étage et balcon pour les scènes chez Balducci, de nombreuses tables en face de la boutique de Cellini pour la taverne, un atelier empli de statues en papiers chez Cellini...) et par de nombreux acrobates et figurants. Lumières, confettis, marionnettes créent une atmosphère de carnaval dès les dernières notes de l'ouverture. On rit souvent, tout particulièrement devant certaines scènes très réussies (le trio Fiermaosca/Teresa/Balducci du premier acte, l'entrée du pape). Cependant, on aimerait parfois que le rythme de la mise en scène déccélère de temps à autre : trop d'actions simultanées empêchent parfois de se concentrer sur la musique ou de susicter l'émotion. Cette réserve est pourtant bien mince en comparaison du plaisir éprouvé lors de la représentation.

Iversen Muraro Spoti Benvenuto Cellini, Bastille, 2018

L'équipe vocale réunie par l'Opéra National de Paris est globalement très enthousiasmante. Si l'on excepte le Balducci bougonnant, passant à peine la rampe et à la diction confuse de Maurizio Muraro, on a peu de réserves à exprimer. Parmi les seconds rôles, tous très bons, on distinguera le Pompeo de Rodolphe Briand à la diction d'une netteté confondante. Marco Spoti pâtit d'une voix un peu nasale.  Audun Iversen est un très beau Fieramosca : présence scénique plus que convaincante, voix très homogène et ligne de chant bien menée. Michèle Losier est un Ascanio au timbre lumineux, à l'aigu faciel et au comique assumé. Elle tire son épingle du jeu avec brio grâce à un "Mais qu'ai-je donc" remarquable d'aisance et de vitalité. En prise de rôel en Teresa, Pretty Yende s'éloigne du belcanto italien où elle s'est illustrée jusqu'à présent. Jouant d'un timbre frais et pulpeux, d'aigus très faciles et d'un jeu attachant, elle relève le défi avec entrain. "Quand j'aurai votre âge" lui sied comme un gant avec ses vocalises réclamant agilité et précision. Cette jolie Teresa trouve dans le Benvenuto Cellin de John Osborn un amant à sa mesure. Le ténor américain fait montre d'un timbre idéalement cuivré et d'une voix homogène sur toute la tessiture. Vocalement dans une forme époustouflante, il éblouit autant par ses aigus piani en voix de tête de "Ô mon bonheur" que par les aigus forte de "Sur les monts les plus sauvages". Une diction française absolument parfaite et un jeu enthousiasmant viennent s'ajouter à la beauté purement musicale de ce Cellini. "La gloire était ma seule idole" se révèle, avec la complicité d'un Philippe Jordan inspiré à la fosse, comme le moment le plus émouvant de la soirée.

 

Losier Osborn Yende Benvenuto Cellini, Bastille, 2018

 

 

Dans la fosse, l'Orchestre de l'Opéra National de Paris déploie un son somptueux (que dire, notamment, du cor anglais du final de l'acte I ?) sous la baguette de Philippe Jordan. Sa direction laisse moins de place à la folie que la mise en scène mais met en relief les singularités de la partition de Berlioz ("Honneur aux maîtres ciseleurs" est particulièrement somptueux).  Dans cette production, le comique, le grand spectacle est sur scène, l'émotion est dans la fosse.

Benvenuto Cellini, opéra en deux actes et quatre tableaux d'Hector Berlioz sur un livret d'Auguste Barbier et Léon de Wailly, 1838

Benvenuto Cellini : John Osborn

Teresa : Pretty Yende

Fieramosca : Audun Iversen

Ascanio : Michèle Losier

Giacomo Balducci : Maurizio Muraro

Le Pape Clément VIII : Marco Spotti

Francesco : Vincent Delhoume

Bernardino : Luc Bertin-Hugault

Pompeo : Rodolphe Briand

Cabaretier : Se-Jin Hwang

 

Direction musicale : Philippe Jordan

Mise en scène : Terry Gilliam

Orchestre et Choeurs de l'Opéra National de Paris

Opéra Bastille, le 1er avril 2018


lundi 19 mars 2018

Une réédition indispensable !

Critique de  l'intégrale Erato/Warner Classics de Benvenuto Cellini      

Suite au succès commercial de l’intégrale des Troyens dirigée par John Nelson parue en novembre, la maison de disque Erato a réédité le Benvenuto Cellini gravé par le même chef en 2003. Sortie une première fois en 2004, cette intégrale se distingue par une tête d’affiche prestigieuse (Kunde, Ciofi, Naouri pour ne citer qu’eux) et par la présence de John Nelson, chef berliozien convaincu et passionné, à la tête de l’Orchestre national de France. On ne peut donc que se réjouir du retour dans les bacs de nos disquaires de ce Benvenuto Cellini.

Ce qui frappe d’emblée à l’écoute de ce CD, c’est d’abord la qualité de la diction française chez tous les chanteurs et jusque dans les plus petits rôles (seule Joyce DiDonato, sur ce point, n’est pas absolument irréprochable). Ainsi, le cabaretier d’Eric Huchet brille par son intelligence du mot qui lui permet d’être absolument tordant dans l’énumération des vins du deuxième tableau. Les autres rôles secondaires tels que ceux de Francesco, Bernardino ou Pompeo sont tous très bien tenus. Renaud Delaigue incarne un pape faible qui prétend en vain avoir de l’autorité sur Cellini. Il possède un timbre homogène sur toute la tessiture même s’il semble parfois peiner dans le registre le plus grave du rôle. En Fieramosca, Jean-François Lapointe fait montre d’un timbre de baryton lumineux et de beaucoup d’autodérision. Le trio « Demain soir à mardi gras » doit beaucoup à l’humour avec lequel il distille chacune de ses répliques. Dans le rôle de travesti d’Ascanio, Joyce DiDonato déploie son mezzo chaleureux et rayonnant. Pourrait-on imaginer meilleur élève de Cellini que ce jeune garçon au timbre charmeur, moelleux et lumineux ? Ses aigus triomphants et sa ligne de chant particulièrement élégante font de l’air « Cette somme t’es due » une des plus belles pages du disque. Au deuxième acte, elle assume crânement « Tra la la la… Mais qu’ai-je donc ? », imitant le pape avec des graves poitrinés et profonds. Laurent Naouri ne fait qu’une bouchée du rôle de Balducci. Avec une très grande intelligence du texte, il transforme le trésorier fier et colérique en personnage ridicule. Jouant d’un timbre chaud, profond, immédiatement séduisant, il chante un truculent « Ne regardez jamais la lune » et fait merveille dans les ensembles. Patrizia Ciofi est une Teresa à la voix frêle mais au timbre exquisément fruité. « Ah ! que l’amour une fois dans le cœur » lui permet de faire valoir son art de la cantilène et ses aigus cristallins. Au rôle-titre, Gregory Kunde offre la beauté de son timbre doux et corsé, des aigus de tête suaves (notamment dans « Ah ! le ciel, cher époux ») et une diction parfaite. On pourrait à la rigueur réclamer un peu de folie supérieure dans la scène de la taverne ou dans celle de la fonte de la statue mais l’artiste est si touchant dans les pages plus élégiaques…

En somme, cette réédition nous a comblé, dautant plus que les intégrales de Benvenuto Cellini ne sont pas monnaie courante. A se procurer absolument !

Benvenuto Cellini, Erato, 2018

Benvenuto Cellini, opéra en deux actes et quatre tableaux d’Hector Berlioz sur un livret d’Auguste Barbier et de Léon de Wailly, 1838

Benvenuto Cellini : Gregory Kunde

Teresa : Patrizia Ciofi

Giacomo Balducci : Laurent Naouri

Ascanio : Joyce DiDonato

Fieramosca : Jean-François Lapointe

Le pape Clément VII : Renaud Delaigue

Francesco : Eric Salha

Bernardino : Marc Mauillon

Le cabaretier : Eric huchet

Pompeo : Ronan Nédélec

 

Direction musicale : John Nelson

Orchetre national de France et Chœur de Radio France

Une intégrale Erato/Warner Classics enregistrée du 8 au 13 décembre 2003 dans la Salle Olivier Messiaen de la Maison de Radio France

lundi 5 mars 2018

Entrée discographique foudroyante !

Critique d'ANITA

Depuis ses débuts retentissants à la Scala dans le rôle-titre de Carmen face à Jonas Kaufmann en 2009, Anita Rachvelishvili s'est imposée comme une mezzo-soprano incontournable dans le monde lyrique. A cette ascension fulgurante, il ne manquait plus qu'un contrat chez une grande maison de disques. C'est chose faite puisque la mezzo géorgienne fait ses débuts chez Sony Classical avec un récital d'airs d'opéra.

Ce qui frappe de premier abord dans ce CD, c'est, comme toujours quand on entend Anita Rachevlishvili, l'opulence de ce timbre chaud et voluptueux ainsi que la beauté d'un médium mordoré et profond. La plupart des airs choisis par la chanteuse sont des tubes du repértoire de mezzo. "Voi lo sapete o mamma" extrait de Cavalleria Rusticanna montre une Santuzza juvénile, sensible, très prometteuse pour ses débuts à l'Opéra de Rome en avril. Le répertoire verdien est très présent sur le disque avec les deux airs d'Eboli et celui d'Azucena. "O don fatale" permet à Anita Rachevlishvili de laisser libre court à un dramatisme impressionnant. Cependant, l'aigu final n'est pas aussi triomphant qu'on l'aurait attendu. Au contraire, "Condotta ell'era in cepi" nous a pleinement convaincu. A mille lieux des Azucena matronnes et hystériques, Anita Rachevlishvili dessine un personnage tout en nuances. Les premières phrases, piano et colorées d'un feu sombre, sont tout aussi époustouflantes que les dernières exclamations "Il figlio mio avea bruciato", laissant enfin s'épanouir toute l'ampleur de sa voix. 

Dans les extraits d'opéra français, Anita Rachevlishvili est souveraine même si la diction (tout comme la diction italienne, d'ailleurs) pourrait être plus précise. Charlotte frémissante et introvertie, elle est une Dalila susurrant "Printemps qui commence" et distillant "Mon coeur s'ouvre à ta voix" comme du poison. Quel art de la nuance ! Mais c'est dans Carmen qu'Anita Rachvelishvili s'avère la plus belle. Graves sombres, inflexions vénéneuses et séductrices, cette Carmen est absolument irrésistible.

A la tête de l'orchestre de la RAI, Giacomo Sagripanti confère à chaque page un climat dramatique et des couleurs propres, offrant un parfait écrin au talent de la soliste. Le choeur, malheureusement, a une diction française très approximative dans la "Habanera" et on aurait souhaité un ténor aux côtés de la chanteuse dans Il Trovatore et Samson et Dalila.

Après ce premier récital vocalement magique mais au programme assez convenu, nous espérons qu'Anita Rachvelishvili nous offrira des disques de la même qualité musicale mais plus audacieux dans le choix des titres.

Anita Rachvelishvili Sony Classical 2018

 

ANITA

Anita Rachvelishvili, mezzo-soprano

Orchestra sinfonica nazionale della RAI

Direction musicale : Giacomo Sagripanti

 

1.      « Près des remparts de Séville» - Carmen - Georges Bizet

2.      « Printemps qui commence » - Samson et Dalila - Camille Saint-Saëns

3.      «  Condotta ell'era in cepi »Il Trovatore - Giuseppe Verdi

4.      « Nei giardin del bello » - Il Trovatore - Giuseppe Verdi

5.      « Werther... Je vous écris de ma petite chambre » - Werther - Jules Massenet

6.      « Misi sakheli Tinatin » - The Legend of Shota Rustaveli - Dimitri Arakishvili

7.      « Mon coeur s'ouvre à ta voix » - Samson et Dalila - Camille Saint-Saëns

8.      « Lyubasha's song » - The Tsar's Bride - Nikolai Rimsky-Korsakov

9.      « L'amour est un oiseau rebelle» - Carmen - Georges Bizet

10.    « Voi lo sapete o mamma » - Cavalleria Rusticana - Pietro Mascagni

11.   « Où suis-je ?... Ô ma lyre immortelle » - Sapho - Charles Gounod

12.   « Ah più non vedrò... O don fatale  » - Don Carlo - Giuseppe Verdi

CD Sony Classical 2018

lundi 26 février 2018

Un chef, une soprano, un ténor

Critique de La Traviata à l'Opéra National de Paris

Créée en 2014 sous le mandat de Nicolas Joël, la production de La Traviata par Benoît Jacquot a vu se succéder de nombreux interprètes au fil des reprises. Lors de la création, Diana Damrau et Ludovic Tézier chantaient les rôles principaux. Par la suite, Ermonela Jaho, Sonya Yoncheva, Maria Agresta ont incarné Violetta, Dmitri Hvorostovsky et Placido Domingo Germont père, Francesco Meli et Bryan Hymel Germont fils. Pour trois représentations en ce mois de février Anna Netrebko, Placido Domingo et Charles Castronovo devaient à leur tour se glisser dans la production de Jacquot. 

Celle-ci n'a guère changé depuis sa création. Le lit de Violetta, un immense arbre et un escalier imposant continuent à servir de décors à l'intrigue. Les costumes sont très beaux, notamment celui de Flora et ceux de Violetta. Cet luxueux écrin s'avère malheureusement vide. Benoît Jacquot laisse les chanteurs livrés à eux-mêmes sur le plateau. Le parti pris revendiqué dans la note d'intention de construire des éléments de décors démesurés par rapport aux chanteurs ne nous convainc guère. Les personnages ne semblent pas écrasés par les décors (le plateau est trop nu) mais plutôt ridiculement petits. Quant au traitement de la masse chorale, il devient rapidement exaspérant d'observer les va-et-vient en lignes parfaites de ces silhouettes en noir. Quant au blackface imposé à Isabelle Duret (Annina) pour rappeler la domestique d'Olympia de Manet, il nous semble à l'extrême limite de l'acceptable.

Damrau Demuro La Traviata, Paris, 2014

Heureusement, la musique de Verdi est amplement capable de faire naître l'émotion, même dans une production aussi froide. Virginie Verrez et Julien Dran sont des comprimari de grand luxe. Viriginie Verrez est une Flora sonore au timbre charnu, Julien Dran un Gastone de haute tenue. Mieux vaut ne pas s'attarder sur le Giorgio Germont de Placido Domingo. Annoncé souffrant en début de soirée, l'ex-ténor manque de souffle et provoque plusieurs décalages avec l'orchestre.

Ce qu'on retiendra surtout de cette soirée, c'est le couple particulièrement crédible et touchant formé par Marina Rebeka et Charles Castronovo. Le ténor américain fait montre d'un chant élégant et nuancé à l'extrême. Aigus lumineux et souples, graves moelleux, présence scénique convaincante, cet Alfredo a tout pour séduire. Enfin, son timbre lumineux mais charnu se marie à la perfection avec celui, fruité et chaud, de Marina Rebeka. La soprano lettone, remplaçant Anna Netrebko, est une Violetta idéale. Dotée d'une voix ravissante aux aigus perlés et au médium lumineux, elle déjoue toutes les embûches du rôle. Les vocalises de l'acte I ne sont qu'un jeu d'enfant pour cette belcantiste accomplie (elle ne tente pas le contre-mi bémol à la fin de "Sempre libera" mais est-il vraiment indispensable ?) et le dramatisme des dernières pages ne la met jamais en difficulté. Le personnage qu'elle dessine est touchant quoique très retenu. L'affrontement avec Germont père ou le final chez Flora la mettent particulièrement à son avantage. Dans l'acte III, Charles Castronovo et elle atteignent des sommets d'émotions avec un "Parigi, o cara" sussuré et tendre suivi d'un final déchirant.

Rebeka La Traviata, Bastille, 2018

Dan Ettinger délivre une lecture de La Traviata particulièrement intéressante. Les préludes de l'acte I et III sont éthérés et envoûtants, les musiques de fête rutilantes à souhait. Portant le drame avec passion, le chef israélien n'hésite cependant pas à faire ressortir ici ou là un instrument que d'autres versions auraient tendance à laisser se fondre dans la masse orchestrale. Les Choeurs de l'Opéra national de Paris tirent leur épingle du jeu avec brio.

Une soirée musicalement sublime grâce à un chef et aux chanteurs principaux.

Castronovo Rebeka, La Traviata, Wien, 2016

La Traviata, opéra en trois actes de Giuseppe Verdi sur un livret de Francesco Maria Piave, 1853

Violetta Valéry : Marina Rebeka

Alfredo Germont : Charles Castronovo

Giorgio Germont : Placido Domingo

Flora Bervoix : Virginie Verrez

Annina : Isabelle Druet

Gastone : Julien Dran

Il Barone Douphol : Philippe Rouillon

Il Marchese d'Obigny : Tiago Matos

Dottore Grenvil : Tomislav Lavoie

Giuseppe : John Bernard

Domestico : Christian-Rodrigue Moungoungou

Commissiaonario : Pierpaolo Palloni

 

 

Direction Musicale : Dan Ettinger

Mise en scène : Benoît Jacquot

Orchestre et Choeurs de l'Opéra National de Paris

Opéra Bastille, le 25 février 2018

mardi 13 février 2018

Une féerie potagère ressuscitée !

Créé en 1872, Le Roi Carotte de Jacques Offenbach a connu des débuts retentissants. Il faut dire qu'avec ses six heures de musique, ses quarante personnages, sa reconstitution de Pompéi et ses scènes de foule, cet opéra féérie est un véritable blockbuster lyrique ! C'est justement ce gigantisme qui a rapidemment fait disparaître Le Roi Carotte des scènes : trop coûteux. Ce n'est qu'en décembre 2015 que l'oeuvre est revenue à la vie sur la scène de l'Opéra de Lyon dans une version revisitée et allégée par Laurent Pelly et son équipe. Reprise à l'Opéra de Lille, cette production joyeuse ne cesse d'emporter l'adhésion.

On connaît les affinités de Laurent Pelly avec le genre comique et, en particulier avec Offenbach. On se souvient de sa Belle Hélène et de sa Grande-Duchesse de Gérolstein au Châtelet, toutes deux crées autour de la très raffinée Felicity Lott. Son Orphée aux enfers lyonnais avec une Natalie Dessay pétillante et un Laurent Naouri truculent n'avait pas moins marqué les esprits. On ne change pas une recette qui marche et c'est donc entouré de Chantal Thomas et d'Agathe Mélinand que Laurent Pelly s'est attelé à la difficle tâche de faire renaître Le Roi Carotte. Agathe Mélinand a, comme à son habitude, réécrit et modernisés les dialogues parlés avec humour et efficacité. Les décors de Chantal Thomas sont plein de surprises (un potager d'où sortent le Roi Carotte et sa cour, un immense grimoire, un panier à salade en guise de geôle !) et visuellement très agréables. Dans ce parfait terrain de jeu, Laurent Pelly crée un spectacle gai, coloré et jamais ennuyeux. On ne pourrait ici énumérer tous les moments réussis de la production tant ils sont nombreux mais signalons tout de même le bal au palais, l'"éruption" très métaphorique du Vésuve, le défilé des insectes et la barricade de cageots.

Le Roi Carotte, Lille, 2018

 Le plateau se prête de bonne grâce à toutes les danses et à tous les gags qu'on lui propose. La Sorcière Coloquinte de Lydie Pruvot est désopilante et ridicule à souhait. Boris Grappe a parfois une étrange diction mais passe très bien la rampe et possède une belle voix de basse. Quel dommage que le très bon Christophe Gay soit réduit à jouer les utiliés dans le rôle de Truck ! Pas même une intervention solo chantée ! Albane Carrère est une Cunégonde très à l'aise en scène mais à la projection un peu limitée. Le Robin Luron d'Héloïse Mas est insolent et farceur à souhait. Un peu serrée dans l'aigu, la jeune mezzo balaie cependant toute réserve grâce à son abattage scénique. Le Roi Carotte de Christophe Mortagne est absolument désolipant. Quel aplomb dans son costume de légume et quelle voix volontairement ridicule sous son panache ! Dans le rôle assez réduit de Rosée du Soir, Chloé Briot fait très forte impression. Avec un très joli timbre de soprano fruité, une présence scénique très agréable et un chant généreux, elle fait de son air "Petites fleurs que j'ai vues naître" l'un des plus beaux moments de la soirée. Enfin, Yann Beuron met au service de Fridolin XXIV son timbre lumineux, sa diction précise et un chant élégant et ciselé. De plus, ce grand habitué des productions de Laurent Pelly est un acteur consommé. Son interprétation est particulièrement admirable.
Beuron Le Roi Carotte, Lille, 2018

Les Choeurs de l'Opéra de Lille ont parfois des sonorités un peu acides mais leur investissement scénique est remarquable. Claude Schnitzler prend souvent des tempi trop rapides pour les chanteurs (plusieurs sont essoufflés) et n'évite pas certains décalages (notamment dans la très belle apparition des armures, malheureusement). Mais l'enthousiasme de l'Orchestre de Picardie emporte tout de même la soirée dans de joyeux virevoltements.

En bref, une soirée très gaie, emportée par une mise en scène brillante, des chanteurs très investis et, surtout, une partition enlevée !


Montague Le Roi Carotte, Lille, 2018

 

Le Roi Carotte, opérette féerie en trois actes et onze actes de Jacques Offenbach sur un livret de Victorien Sardou, 1872

Fridolin XXIV : Yann Beuron

Le Roi Carotte : Christophe Mortagne

Robin Luron : Héloïse Mas

Cunégonde : Albane Carrère

Rosée du Soir : Chloé Briot

Truck : Christophe Gay

Pipertrunck : Boris Grappe

Coloquinte : Lydie Pruvot

 

Direction musicale : Claude Schnitzler

Mise en scène : Laurent Pelly

Orchestre de Picardie et Choeurs de l'Opéra de Lille

Opéra de Lille, le 11 février 2018

samedi 10 février 2018

Un élixir pétillant !

La production de L'Elisir d'amore de Bartlett Sher créée pour Anna Netrebko en 2012 fait les beaux jours du Metropolitan Opera où elle a été reprise plusieurs fois, notamment avec Vittorio Grigolo, Ramon Vargas, Nicola Alaimo, Erwin Schrott, Aleksandra Kurzak. Cette année, c'est la jeune sud-africaine Pretty Yende qui endosse la jupe rouge et le haut-de-forme d'Adina, entourée de Matthew Polenzani et d'Ildbrando d'Arcangelo.

Bartlett Sher est un metteur en scène très apprécié du public du Met pour lequel il a réalisé un Comte Ory très coloré, un Barbiere di Siviglia inusable et des Contes d'Hoffmann déjantés. Sa production de L'Elisir d'amore rassemble les mêmes atouts : une vision de l'oeuvre proche du livret, de beaux costumes, de nombreux gags et une direction d'acteurs au cordeau. Sur le plateau, les solistes dansent, les choristes se trémoussent en musique. Dans la salle, on ne s'ennuie pas. Mais le metteur en scène sait aussi laisser place à l'émotion et au dépouillement quand il le faut. Ainsi, les chanteurs sont-ils apaisés dans "Una furtiva lagrima" et "Prendi, per me sei libero", moments pleins de sentiment et de simplicité.

Le plaisir est aussi en rendez-vous au niveau de la distribution. D'après les critiques qui l'ont vue en salle, la Giannetta d'Ashley Emerson n'était pas très audible. Les micros de la transmission au cinéma viennent corriger ce défaut et permettent d'apprécier une jolie voix de soprano un peu acidulée. Davide Luciano, jeune baryton italien, fait ses débuts au Metropolitan Opera dans le rôle de Belcore et délivre une prestation impeccable. La voix est jeune et brillante, la vocalise sûre et audacieuse, la présence scénique idéale. L'autre Italien de la distribution, c'est Ildebrando d'Arcangelo dont on ne présente plus le Dulcamara. Eclatant de santé vocale, jouant d'un timbre cuivré et d'une maîtrise du chant syllabique assez incroyable, la basse est de plus un comédien consommé. Véritable cabotin, il emporte l'adhésion d'une salle rendue hilare par ses grimaces, ses gesticulations et ses pas de danse.

D'Arcangelo Yende L'Elisir d'amore, Met, 2018

Pretty Yende joue les bourreaux des coeurs avec malice. Son Adina respire le bonheur et la coquetterie. D'une voix ronde et chaude, la soprano sud-américaine montante dessine une ligne de chant très pure. Ses suraigus sont précis et colorés, ses vocalises inventives mais très respectueuses du style. Enfin, Matthew Polenzani reprend avec bonheur l'un de ses rôles fétiches. Le timbre est, certes, un peu nasal, mais le chant si élégant qu'on oublie rapidement ce petit désavantage. L'aigu de ce Nemorino est généreux, sa ligne impertubable. Son interprétation du celébrissime "Una furtiva lagrima" lui vaut une ovation bien méritée. En effet, quelle conduite du souffle, quelle émotion dans chaque mot ! Quant au personnage, il est émouvant mais très drôle.

Luciano Yende L'Elisir d'amore, Met, 2018

Le chef vénézuélien Domingo Hindoyan fait ses débuts à la tête de l'Orchestre du Metropolitan Opera. C'est d'une baguette enlevée mais sans précipitation que le jeune chef dirige cet Elisir d'Amore. Sans jamais verser dans la vulgarité, il insuffle une vitalité et une agitation indispensable à la soirée.

On sort de cette joyeuse représentation le sourire aux lèvres et le coeur plus léger. Sans doute les effets de l'élixir !

Polenzani, L'Elisir d'amore, Met, 2018

L'Elisir d'amore, melodramma giocoso en deux actes de Gaetano Donizetti sur un livret de Felice Romani, 1832

Adina : Pretty Yende

Nemorino : Matthew Polenzani

Il Dottore Dulcamara : Ildebrando d'Arcangelo

Belcore : Davide Luciano

Giannetta : Ashley Emerson

 

Direction musicale : Domingo Hindoyan

Mise en scène : Bartlett Sher

Orchestre et chœurs du Metropolitan Opera

En direct du Metropolitan Opera, le 10 février 2018