jeudi 9 mai 2019

Quand Anita Rachvelishvili chante...

Critique de Carmen à l’Opéra Bastille

         La mise en scène de Carmen par Calixto Bieito, bien connue du public parisien désormais, refait ce printemps les belles heures de l’Opéra de Paris. Elle a éveillé en nous les mêmes réactions qu’il y a deux ans : fascination mêlée d’horreur face à la violence mortifère de cette Espagne moite et brutale. Bien que la volonté de Bieito de souligner la violence de l’œuvre là où tant d’autres tentent de l’occulter soit louable, on ne peut s’empêcher d’éprouver un certain agacement face à certaines scènes vraiment trop exagérées tel le meurtre à coups de portière de Zuniga à la fin du II.

Carmen, Bastille, 2019

            Vocalement, le plateau est excellent. Valentine Lemercier, jolie Mercédès, et François Lis, Zuniga à l’autorité vocale indéniable, se démarquent d’un petit groupe de très bons seconds rôles. Nicole Car est d’abord assez discrète à l’acte I mais emporte l’adhésion au III avec un « Je dis que rien ne m’épouvante » particulièrement touchant. Dotée, de plus, d’un médium chaleureux et de beaux aigus, la soprano australienne est finalement une Micaëla très sensible. Roberto Tagliavini, paraît d’abord prudent dans « Votre toast je peux vous le rendre » avant de se libérer dans son duo avec Don José au III. C’est donc un bel Escamillo en somme, un peu trop appliqué certes, mais doté d’une voix profonde et d’un timbre accrocheur. Jean-François Borras possède une voix plus légère que la plupart des titulaires du rôle de Don José. Par conséquent, les passages les plus héroïques comme « Dût-il m’en coûter la vie » le mettent un peu en difficulté et le voient parfois couvert par l’orchestre. En revanche, on apprécie son style et ses aigus en voix mixte dans les passages plus lyriques comme le duo du I avec Micaëla. On apprécie également son excellente diction française, seule impeccable au sein du quatuor tenant la tête de l’affiche. Dans le rôle qui lui a ouvert les portes de tous les théâtres, Anita Rachvelishvili fait étalage d’une voix extrêmement ample au grave capiteux et au médium d’une chaleur hors norme. Cette Carmen a un charme langoureux et mortifère qui se déploie dès une Habanera lassive. L’air du II « Les tringles des sistres tintaient » empoigné à un rythme haletant montre toute la fouge de l’artiste tandis que le trio des cartes, chanté avec une horreur hallucinée, nous laisse des frissons. Quand on voit cette Carmen chanter avec tous les charmes de son timbre de bronze « Jamais Carmen ne cédera » au IV, on ne peut s’empêcher de penser qu’on a vu ici une très grande Carmen.

Borras Car, Carmen, Bastille, 2019

            Dans la fosse, la direction un tantinet routinière de Pierre Vallet verse parfois dans le clinquant mais soutient malgré tout le drame avec efficacité. Les Chœurs de l’Opéra National de Paris sont absolument superlatifs dans cette œuvre où ils se taillent la part du lion. Depuis le sublime chœur des cigarières au Ier  acte jusqu’à « Les voici, voici la quadrille » au IVème acte, ils offrent une interprétation magistrale. Le Chœur d’enfants de l’ONP et la Maîtrise des Hauts-de-Seine ne sont pas en reste, dénués de toute acidité et impeccablement préparés.

            Une belle soirée de répertoire en somme enlevée par les Chœurs de la maison et la Carmen tragique d’Anita Rachvelishvili.

Borras, Car, Rachvelishvili, Carmen, Bastille, 2019

Carmen, opéra en quatre actes de Georges Bizet sur un livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy, 1875

Carmen : Anita Rachvelishvili

Don José : Jean-François Borras

Micaëla : Nicole Car

Escamillo : Roberto Tagliavini

Frasquita : Gabrielle Philiponet

Mercédès : Valentine Lemercier

Le Dancaïre : Boris Grappe

Le Remendado : François Rougier

Zuniga : François Lis

Moralès : Jean-Luc Ballestra

 

Direction Musicale : Pierre Vallet

Mise en scène : Calixto Bieito

Orchestre et chœur de l'Opéra National de Paris

Maîtrise des Hauts-de-Seine et Chœur d’enfants de l’Opéra national de Paris

Opéra Bastille, 8 mai 2019


jeudi 14 mars 2019

Belle reprise, sublime Desdemona

Critique d’Otello de Giuseppe Verdi à l’Opéra Bastille

Avant dernier opéra de Giuseppe Verdi, Otello est en ce moment à l’affiche de l’Opéra Bastille.  Pour l’occasion, on a ressorti des cartons la production d’Andrei Şerban, créée il y a quatorze ans avec Barbara Frittoli en Desdemona. Rien de bien enthousiasmant dans cette mise en scène, exceptés quelques beaux moments (la tempête initiale, notamment et les plumes noires jetées par Otello sur le lit de mort de Desdemona). Quelques détails paraissent particulièrement superflus tel l’étendard empoigné par Otello dès qu’il s’agit de parler batailles ou les masques de carnaval portés par les figurantes accompagnant Lodovico (on aurait compris sans eux qu’il est ambassadeur de Venise !). Les costumes sont globalement très beaux, notamment les différentes robes portées par Desdemona. On avouera tout de même trouver assez ridicule d’affubler Otello d’une longue chemise de nuit pour aller sauver Mantone de la fureur d'un Cassio aviné ! Les décors, en revanche, n’appellent que des éloges, en particulier la chambre de Desdemona entourée de tulles et de voiles.

Otello, Bastille, 2019

Le plateau vocal impressionne tout d’abord par ses petits rôles très bien distribués. Marie Gautrot est une très belle Emilia au timbre charnu, Frédéric Antoun un Cassio élégant, Paul Gay visiblement surdimensionné pour le rôle de Lodovico. On est en revanche bien déçu par l’Iago de George Gagnidze vocalement et scéniquement assez monolithique et de plus peinant à se faire entendre dès que l’orchestre joue un peu fort. Le duo « Sì, pel ciel marmoreo giuro » est ainsi très déséquilibré, Alagna et l’orchestre couvrant totalement le pauvre baryton. Roberto Alagna, dont la performance lors de la première avait été gênée par un refroidissement, semble ce soir prudent dans les deux premiers actes. Mais l’investissement scénique du chanteur a tôt fait de susciter l’émotion. Les duos avec Desdemona au III puis au IV sont les sommets de sa prestation : grammaire verdienne parfaitement maîtrisée, timbre cuivré et performance théâtrale aboutie. Aleksandra Kurzak est une Desdemona sublime. La voix est très belle,pleine, suave et couleur de miel. Son incarnation est vibrante, sa prestation vocale impressionnante de bout en bout (que dire de ses aigus, filés, pianissimo, à couper le souffle ?). La chanson du saule était absolument magnifique, hallucinée et désespérée, l’ « Ave Maria » très poignant. La soprano polonaise est une Desdemona parfaitement adéquate telle qu'on voudrait en entendre plus souvent.

L’Orchestre de l’Opéra était excellent mais la direction de De Billy n’en a pas tiré les atmosphères sonores envoutantes que Fabio Luisi avait su trouver plus tôt cette saison dans Simon Boccanegra. Les Chœurs, très bien préparés, ont fait honneur aux deux grandes scènes chorales si célèbres d’Otello, la tempête et « Fuoco di gioia ». La Maîtrise des Hauts-de-Seine et le Choeur d'enfants de l’Opéra de Paris sont charmants et sans aucune acidité.

Une belle soirée d’opéra dominée par la très belle Desdemona d’Aleksandra Kurzak et par l’excellence des forces maison.

Alagna Kurzak Otello, Bastille, 2019

Otello, dramma lirico en quatre actes de Giuseppe Verdi sur un livret d’Arrigo Boito, 1887

Otello : Roberto Alagna

Desdemona : Aleksandra Kurzak

Iago : George Gagnidze

Cassio : Frédéric Antoun

Roderigo : Alessandro Liberatore

Lodovico : Paul Gay

Montano : Thomas Dear

Emilia : Marie Gautrot

Un araldo : Florent Mbia

 

Direction Musicale : Bertrand de Billy

Mise en scène : Andrei Şerban

Orchestre, Choeur d'enfants et  Chœurs de l'Opéra National de Paris, Maîtrise des Hauts-de-Seine

Opéra Bastille, 13 mars 2019

 

mercredi 13 février 2019

Berlioz ridiculisé

                Critique des Troyens à l’Opéra Bastille

                Ces Troyens devaient être une fête : souvenir des Troyens de 1990 qui avait été le premier ouvrage lyrique monté à Bastille, commémoration des cent cinquante ans de Berlioz et feu d’artifice final du « Cycle Berlioz » initié en 2015. Hélas, cette production des Troyens tient plus de la mascarade que de la célébration.

                Les problèmes commencent avec la production de Dmitri Tcherniakov qui accentue à l’extrême l’écart entre La prise de Troie et Les Troyens à Carthage à tel point qu’on croirait assister à deux opéras différents. La première partie se déroule dans une dictature militaire où Priam et sa famille se cramponnent au pouvoir tandis que la populace vit dans un dédale d’HLM grisâtres. La seconde partie est située dans un « centre de psycho-traumatologie pour victimes de guerre », comme un bandeau veut bien nous l’expliquer au début du III. Dans un hideux salon aux murs rose saumon avec table de ping-pong, faux décor de plage et meubles en formica, Enée est censé soigner ses traumatismes entourés d’un essaim d’infirmiers en gilets rouges. La première partie manque cruellement de joie populaire et d’amour (car évidemment, malgré leur sublime duo, Chorèbe et Cassandre ne s’aiment pas d’un amour réciproque) mais est riche en idées saugrenues (pas de Cheval de Troie, c’est Enée qui fait entrer les Grecs dans la ville) et en gadgets inutiles (bandeaux d’information qui commentent ou annoncent de manière redondante ce qu’on peut voir et entendre sur scène). La seconde partie est absolument incompréhensible : une malade se prenant pour Didon (lubie à laquelle tout le centre de soins semble se plier) tombe amoureuse d’Enée puis, repoussée, se suicide aux barbituriques. Seul point commun aux deux parties de la mise en scène, des hurlements et des rires venant sans cesse perturber la musique. Dmitri Tcherniakov a donc réussi à relire Virgile et Berlioz et à faire de leurs héros tragiques des personnages attristants de banalité voire vulgaires.

Les Troyens, Bastille, 2019 (3)

                Le plateau vocal offre des plaisirs mitigés. Les petits rôles sont pour la plupart bien distribués, à l’exception du Priam bougonnant de Paata Burchuladze. Véronique Gens est sous-employée en Hécube qui n’a pas une seule réplique en solo. En outre, elle ne peut même pas apporter au personnage ses qualités de tragédienne :  Tcherniakov la fait gesticuler sans aucune dignité pendant les plus belles phrases du duo Chorèbe/Cassandre et pendant le début de « Châtiment effroyable ». Michèle Losier est un charmant Ascagne. Dans la partie carthaginoise, Aude Extrémo est une excellente Anna à la voix profonde et charnue tandis que Cyrille Dubois fait de « Ô blonde Cérès » un véritable moment de grâce. Diction précise, ligne de chant élégante, timbre suave, aigus ravissants, tout y est. Stéphane Degout est un Chorèbe idéal : timbre chaud, aigus percutants, médium riche. Son duo avec Cassandre est de toute beauté, délivré avec une élégance et une précision exemplaires. Face à lui, la Cassandre de Stéphanie d’Oustrac brille par son investissement scénique. Cependant, la voix de la mezzo française paraît un peu petite pour l’immense salle qu’est Bastille, d’autant plus que les décors de l’acte I et II, à l’exception du salon doré, ne renvoient pas les voix. Mais les qualités de diseuse et de tragédienne de la chanteuse prennent heureusement le pas sur cette petite réserve. Brandon Jovanovich est un Enée très honorable : beau timbre, investissement scénique (même si on apprécierait que la mise en scène cesse de le faire gesticuler pendant « Inutiles regrets »). On regrette tout de même un certain côté hors-style. Certes, Enée demande de l’héroïsme, mais il ne faut pas oublier son héritage belcantiste. On aurait pu désirer un Enée plus nuancé et plus souple vocalement. C’est à peu près le même reproche que l’on fera à la Didon d’Ekaterina Semenchuk. Celle-ci a pour atout un timbre charnu et immédiatement séduisant ainsi qu’une puissance vocale impressionnante mais manque parfois de délicatesse. De plus, elle a bien du mal (et on la comprend) à s’épanouir vocalement comme théâtralement dans le rôle de demi-folle que lui donne la mise en scène.

Losier Jovanovich D'Oustrac Gens Degout, Les Troyens, Bastille, 2019

                Dans la fosse, Philippe Jordan déçoit nos attentes. Il donne l’impression de marcher sur des œufs dans la première partie, privant par conséquent les scènes de réjouissance populaire de tout éclat. Dans la partie carthaginoise, tout est ronflant et pompier, même les moments de pure poésie. C’est ainsi que l’octuor et le duo du IV sonnent plats alors qu’ils évoquent normalement le scintillement de la mer et la douceur du crépuscule. De plus, les tempi de « Chers Tyriens » et de « Nuit d’extase » sont beaucoup trop rapides et ne laissent pas aux chanteurs la possibilité de s’épanouir. On est de plus très étonné de remarquer des décalages entre plateau et fosse dans le sublime « Châtiment effroyable », chose inexplicable à la dernière représentation de la série et dans une maison de l’envergure de l’Opéra de Paris. Enfin, on ne peut que déplorer les nombreuses coupures infligées à l’œuvre. La suppression des ballets réduit à peau de chagrin l’acte IV. Quant à la suppression de la scène de Panthée et du chœur ainsi que du duo des sentinelles à l’acte V, c’est la mise en scène qui les explique : seul Enée entend les voix qui appelle à gagner l’Italie. Toujours est-il que cette coupure entraîne l’enchaînement très étrange et déstabilisant de l’air d’Hylas avec « Inutiles regrets ». De plus, Berlioz tenait énormément au duo des sentinelles qui lui permettait de mélanger comique et tragique. Il est donc navrant de l’avoir écarté.

C’est donc une impression de rendez-vous manqué qui se dégage de cette production des Troyens. Etrange manière de célébrer l’anniversaire de la mort d’un compositeur que d’amputer et de dévoyer son œuvre. Les bonheurs vocaux de cette représentation ne suffisent malheureusement pas à effacer l’impression de ridicule de cette mise en scène et d’absence de compréhension du compositeur de cette direction.

Dubois Van Horn Semenchuk Extrémo, Les Troyens, Bastille, 2019

Les Troyens, opéra en cinq actes d’Hector Berlioz sur un livret d'Hector Berlioz d’après L’Enéide de Virgile, 1863

La prise de Troie

Cassandre : Stéphanie d’Oustrac

Chorèbe : Stéphane Degout

Enée : Brandon Jovanovich

Ascagne : Michèle Losier

Hécube : Véronique Gens

Panthée : Christian Helmer

Le fantôme d’Hector : Thomas Dear

Priam : Paata Burchuladze

Un capitaine grec : Jean-Luc Ballestra

Un soldat : Tomislav Lavoie

Hélénus : Jean-François Marras

Polyxène : Sophie Claisse

Créuse : Natasha Mashkevich (rôle muet)

Andromaque : Mathilde Kopytto (rôle muet)

Astyanax : Oscar Chiller / Emile Gouasdoué (rôle muet)

Polyxène : Francesca Lo Bue (rôle muet)

Les Troyens à Carthage

Didon : Ekaterina Semenchuk

Anna : Aude Extrémo

Enée : Brandon Jovanovich

Ascagne : Michèle Losier

Iopas : Cyrille Dubois

Narbal : Christian Van Horn

Hylas : Bror Magnus Tødenes

Panthée : Christian Helmer

Le fantôme de Cassandre : Stéphanie d’Oustrac

Le fantôme de Chorèbe : Stéphane Degout

Le fantôme d’Hector : Thomas Dear

Le fantôme de Priam : Paata Burchuladze

Mercure et un prêtre de Pluton : Bernard Arrieta

 

Direction Musicale : Philippe Jordan

Mise en scène : Dmitri Tcherniakov

Orchestre et chœur de l'Opéra National de Paris

Opéra Bastille, 12 février 2019

lundi 24 décembre 2018

Hamlet et Ophélie superlatifs

Critique d’Hamlet d’Ambroise Thomas à l’Opéra Comique

Si Hamlet d’Ambroise Thomas a remporté un grand succès à sa création en 1868, on sait que c’est en partie grâce à l’incarnation du rôle-titre par le baryton Jean-Baptiste Faure. Créateur du rôle de Posa de Don Carlos l’année précédente, le héros shakespearien torturé resta son rôle le plus emblématique. Depuis, l’œuvre doit sa résurrection aux barytons qui ont défendu le rôle-titre, Simon Keenlyside et Thomas Hampson en première ligne. A l’Opéra Comique en ce mois de décembre, c’est Stéphane Degout qui prête sa voix au prince héritier du Danemark, entouré d’une distribution entièrement francophone et dans une nouvelle production du cinéaste Cyril Teste.

C’est dans des costumes et des décors résolument modernes que Cyril Teste fait évoluer ses chanteurs, tous particulièrement bien dirigés. Un astucieux dispositif de tringles permet à un rideau blanc de délimiter l’espace scénique : appartements privés, salles de réception, église… La vidéo est très présente dans le spectacle, notamment pendant les scènes publiques où les protagonistes sont filmés en direct. Visuellement forte, la mise en scène offre de très belles images. La noyade d’Ophélie, par exemple, évoquée par une vidéo du corps flottant de Sabine Devieilhe, frappe tout particulièrement le spectateur. Les relations entre les différents personnages sont dessinées avec soin, notamment celles d’Ophélie et d’Hamlet ainsi que celles de ce dernier avec sa mère.


Hamlet, Opéra Comique, 2018

Le plateau vocal est remarquable par la diction française limpide de tous. Les sous-titres sont absolument superflus, ce qui est assez rare pour être souligné. Chaque rôle est de plus fort bien tenu. On remarquera tout particulièrement le bel Horatio de Yoann Dubruque et le Spectre à la voix profonde de Jérôme Varnier. Dans le rôle assez succinct de Laërte Julien Behr fait plutôt bonne impression. Il chante « Pour mon pays en serviteur fidèle » au I avec nuance et sensibilité. Le ténor semble cependant accuser une certaine fatigue dans son duo avec Hamlet au V. Laurent Alvaro prête une voix marmoréenne et une autorité scénique incontestable à Claudius. Il fait montre d’une très belle conduite de la ligne de chant dans son air « Je t’implore ô mon frère ». Sylvie Brunet-Grupposo est idéale en Gertrude. Les aspérités de sa voix ample, son timbre très charnu et sa flamboyance sur scène traduisent parfaitement la dualité du personnage. Offrant un grand contraste avec la reine coupable, Ophélie bénéficie ici de la voix pure et claire de Sabine Devieilhe. La jeune soprano française réalise une prise de rôle époustouflante. Sa voix agile à l’extrême et ses aigus cristallins sont exactement ce qu’on attend d’une grande Ophélie. Encore plus impressionnante est l’incarnation de la jeune fiancée sombrant peu à peu du bonheur innocent dans le désespoir. Sa prestation se clôt sur une scène de folie anthologique. Encore plus que la virtuosité éblouissante dont elle y fait preuve, c’est le dessin envoûtant du mouvement lent « Pâle et blonde » qui a retenu notre admiration. Cette Ophélie très incarnée restera sans doute comme l’une des plus grandes. Enfin, Stéphane Degout délivre une interprétation bouleversante d’Hamlet. Aussi à l’aise dans les pages les plus élégiaques où l’on sent l’art du chanteur de mélodies que dans les pages les plus enlevées (« Ô vin dissipe la tristesse »), éblouissant dans les ensembles (surtout dans le final du II) aussi bien que dans ses airs (« Être ou ne pas être » distillé du bout des lèvres, dos au public), le baryton effectue un sans faute vocal. Le timbre est plein, chaud, le médium aussi riche que les aigus sont percutants. Chaque intervention est à retenir notamment une apparition du Spectre hallucinée et envoûtante et un duo du IV avec Gertrude proprement saisissant. L’acteur est aussi remarquable que le chanteur. C’est un personnage torturé à la violence contenue que Stéphane Degout dessine avec un investissement constant. Le visage filmé du chanteur dans le final du V est absolument bouleversant.

Degout Devieilhe Hamlet, Opéra Comique, 2018

Louis Langrée, grand défenseur d’Hamlet, prend le drame à bras le corps, dirigeant les scènes de pompes avec faste, soulignant les atmosphères mystérieuses des apparitions du Spectre et les tendances orientalisantes de la scène de folie. Le Chœur Les éléments quoique trop peu nombreux pour défendre des pages chorales de cette ampleur fait également honneur à l’œuvre.

Aux saluts, ce sont de véritables ovations qui accueillent les chanteurs principaux ainsi que le chef d’orchestre. Tout à fait justifiées, elles témoignent de l’enthousiasme du public devant ce spectacle poignant et cet opéra gagnant à être (re)découvert.

Degout Hamlet, Opéra Comique, 2018

Hamlet, opéra en cinq actes d’Ambroise Thomas sur un livret de Michel Carré et Jules Barbier, 1868

Hamlet : Stéphane Degout

Ophélie : Sabine Devieilhe

Gertrude : Sylvie Brunet-Grupposo

Claudius : Laurent Alvaro

Laërte : Julien Behr

Le Spectre : Jérôme Varnier

Horatio/premier fossoyeur : Yoann Dubruque

Marcellus/deuxième fossoyeur : Kevin Amiel

Polonius : Nicolas Legoux

 

Direction Musicale : Louis Langrée

Mise en scène : Cyril Teste

Orchestre des Champs-Elysées

Chœur Les éléments

Opéra Comique, 23 décembre 2018

samedi 10 novembre 2018

L'esprit et la lettre

Critique de Spirito

            Alors qu’elle chante actuellement le rôle-titre d’Anna Bolena à l’Opéra National de Paris, Marina Rebeka sort un récital discographique chez Prima Classic, label qu’elle vient de créer. La soprano lettone avait déjà enregistré deux récitals dédiés respectivement aux deux compositeurs qui ont le plus marqué sa carrière, Mozart et Rossini. Celui-ci est consacré aux grandes héroïnes du belcanto italien : Norma, Anna Bolena, Imogene… Marina Rebeka s’approprie avec courage et brio un répertoire où les fantômes prestigieux, celui de Maria Callas en tête, ont laissé une marque indélébile.

            L’un des premiers atouts de la chanteuse, c’est évidemment un timbre immédiatement reconnaissable, fruité et très lumineux. Mais il serait bien injuste de réduire les atouts de ce disque à une jolie voix. Ancienne élève de l’Accademia Rossiniana de Pesaro, Marina Rebeka est en effet une belcantiste accomplie, maîtrisant parfaitement l’art du legato et possédant l’agilité et l’aplomb requis par les rôles qu’elle aborde dans ce récital. Le récital s’ouvre sur le célébrissime « Casta diva » où la voix de la soprano lettone s’enfle en gracieuses volutes, permettant d’admirer son médium pur et irisé. La caballette « Ah! Bello a me ritorna » la voit faire preuve d’une grande agilité dans les vocalises et de beaucoup d’aisance dans l’aigu. Le récital continue avec Il Pirata où Marina Rebeka dévoile un tempérament dramatique impressionnant et, surtout, des graves poitrinés particulièrement poignants. Elle quitte ensuite Bellini pour s’attaquer à deux des reines de la trilogie Tudor de Donizetti : Marie Stuart et Anne Boleyn. Chez Maria Stuarda, Marina Rebeka fait preuve d’une longueur de souffle impressionnante qui lui permet des aigus filés de toute beauté au-dessus du chœur dans « Deh! Tu di un umile preghiera ». Chez Anna Bolena, on retiendra surtout l’aplomb impressionnant de la cabalette « Coppia iniqua ». De La Vestale, Marina Rebeka ne fait qu’une bouchée. L’air « Ô des infortunés », chanté dans un piano tout de douceur et de retenue, est aussi bien réussi qu’ « Impitoyables dieux » qui clôt avec brio ce très beau récital.

A la tête de l’orchestre de l’Opera Massimo de Palerme, Jader Bignamini accompagne la soprano lettone avec beaucoup d’intelligence et une grande orthodoxie stylistique. Ce très beau récital confirme la grande musicienne qu’est Marina Rebeka et vient nous rappeler que nous avons encore, de nos jours, des voix capables de se plier aux exigences du belcanto.

Spirito Marina Rebeka

Spirito

Marina Rebeka, soprano

Marco Ciaponi, ténor

Francesco Paolo Vultaggio, basse

Irène Savignano, mezzo-soprano

Gianluca Margheri, bayron-basse

Orchestra e coro del Teatro Massimo di Palermo

Direction musicale : Jader Bignamini

1.      « Casta diva… Fine al rito » - Norma, V. Bellini

2.      « Ah! Bello a me ritorna » - Norma, V. Bellini

3.      Scena – Il Pirata, V. Bellini

4.      « Oh! S’io potessi» - Il Pirata, V. Bellini

5.      « Col sorriso d’innocenza… Qual suono ferale » - Il Pirata, V. Bellini

6.      « Oh! Sole! Ti vela di tenebre oscure » - Il Pirata, V. Bellini

7.      « Io vi rivedo alfin! » - Maria Stuarada, G. Donizetti

8.      « Deh! Tu di un umile preghiera… Oh colpo! » - Maria Stuarada, G. Donizetti

9.      « Di un cor che muore… Giunge il Conte » - Maria Stuarada, G. Donizetti

10.  « Ah! Se un giorno da queste ritorte » - Maria Stuarada, G. Donizetti

11.  « Piangete voi? » - Anna Bolena, G. Donizetti

12.  « Al dolce guidami… Che mai sento» - Anna Bolena, G. Donizetti

13.  « Coppia iniqua » - Anna Bolena, G. Donizetti

14.  « Ô des infortunés » - La Vestale, Gaspare Spontini

15.  « Que j’implore avec effroi » - La Vestale, Gaspare Spontini

16.  « Sur cet autel sacré » - La Vestale, Gaspare Spontini

17.  « Impitoyables dieux » - La Vestale, Gaspare Spontini

Prima Classic, 2018

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dimanche 21 octobre 2018

Huguenots en demi-teinte à l'Opéra de Paris

       Critique des Huguenots à l’Opéra Bastille

        Qu’il soit familier de l’œuvre ou non, tout amateur d’opéra connaît Les Huguenots de Meyerbeer. Chef d’œuvre du compositeur allemand, pilier du répertoire de l’Opéra de Paris durant tout le XIXème, cet archétype du grand opéra à la française a tour à tour suscité l’admiration de ses contemporains (Berlioz considérait la bénédiction des poignards du IV comme « l’une des plus foudroyantes inspirations de l’art de tous les temps) puis le mépris des générations suivantes. Un retour en grâce s’étant cependant opéré ces dernières années, on a eu plusieurs occasions de voir Les Huguenots à Bruxelles, Strasbourg, Berlin… Après plus de quatre-vingt ans d’absence, le chef d’œuvre de Meyerbeer fait également son retour à l’Opéra de Paris. Mais c’est une version tronquée qu’on a pu entendre à Bastille. Le rondo d’Urbain « Non, vous n’avez jamais je gage », le ballet de l’acte V par exemple manquent à l’appel.

            La mise en scène a été confiée à Andreas Kriegenburg, plus habitué du théâtre que de l’opéra. Tandis que du sang coule abondamment sur un cadre à l’avant-scène, une projection de texte nous informe que l’action se déroule en 2063, année où les combats entre protestants et catholiques auraient repris. L’action se déroule en effet dans des décors blancs épurés et plutôt contemporains : trois étages de cubes blancs communiquant par des escaliers pour les I, IV et V, une forêt de troncs d’arbrisseaux blancs entourée d’eau pour le II, une place et une grande salle à hautes fenêtres pour le III. On a cependant tôt fait d’oublier la modernité de l’action du fait des costumes, du reste particulièrement beaux, rappelant un XVIème siècle stylisé. Visuellement, la production est très réussie. Les costumes colorés des gentilhommes catholiques et les robes somptueuses de Marguerite et Valentine sont du plus bel effet et offrent de beaux contrastes avec les décors épurés. Cependant, la production pêche tout d’abord par son parti pris initial de transposition de l’action dans le futur, plutôt anodin et nullement exploité a fil de la représentation. De plus, la direction d’artiste semble vraiment insuffisante. Les chanteurs sont bien souvent livrés à eux-mêmes. Les dames s’en arrangent mieux que les messieurs, Karine Deshayes et Lisette Oropesa imposant sans peine une présence malicieuse tandis qu’Ermonela Jaho déploie les talents de tragédienne qu’on lui connaît. La gestion des masses artistiques laisse aussi à désirer. Les combats à l’épée du III sont si mal réglés qu’ils en deviennent comiques, les militaires protestants entrent tôt sur scène dans le final du III. Le final du V se révèle assez incompréhensible : des femmes protestantes fuyant des poursuivants inexistants, des catholiques se battant contre le vide… Ce massacre est plus risible qu’effrayant.

Deshayes Gay Jaho Oropesa Sempey Les Huguenots, Bastille,La distribution vocale est assez inégale mais se distingue par son excellente diction française, chose à laquelle les distributions de l’Opéra de Paris ne nous avait pas habitués. Les rôles de second et troisième plans sont remarquablement bien tenus. Parmi les seigneurs catholiques, tous chantés avec l’humour puis la férocité nécessaires, émerge le très beau Tavannes de Cyrille Dubois. On signalera aussi Elodie Hache et Julie Robard-Gendre, toutes les deux excellentes dans plusieurs interventions mineures. Florien Sempey offre à Nevers un timbre chaud, une grande aisance dans tous les registres et une belle intelligence du personnage. On se prend à regretter que son rôle ne soit pas plus étoffé. On formule les mêmes regrets concernant Karine Deshayes dont le rondeau a de plus était inexplicablement coupé. La mezzo-soprano française est impressionnante d’aisance scénique dans son rôle de jeune page malicieux. Et que dire de sa prestation vocale si ce n’est qu’elle est absolument parfaite ? Timbre rond et sensuel, aigus faciles, médium cuivré, graves nourris, Karine Deshayes est une interprète de très grand luxe pour le rôle d’Urbain. Doté d’une autorité scénique indéniable et de graves profonds, Paul Gay campe un très beau Saint-Bris. Il brille tout particulièrement pendant la bénédiction des poignards où ses aigus percutants et son intelligence du mot sont très appréciables.

 

Deshayes Les Huguenots, Bastille, 2018

 

            Sans posséder les graves les plus profonds que le rôle réclame, Nicolas Testé est un excellent Marcel. L’interprétation est un peu monolithique mais vocalement splendide. Fort d’un timbre chaud et riche, il convient idéalement au personnage du vieux serviteur. Yosep Kang, appelé à la dernière minute pour pallier la défection de Bryan Hymel trois jours avant la générale, est un Raoul quelque peu inégal. Visiblement sous l’emprise du trac, il écorche plusieurs aigus, notamment dans « Plus blanche que la blanche hermine », et manque parfois de conviction théâtrale. A sa décharge, le rôle est aussi peu gratifiant dramatiquement qu’ardu vocalement. On remarque cependant la très bonne diction française du ténor sud-coréen et sa très grande probité musicale. Compte tenu de la difficulté du rôle et de la rareté de ses titulaires, on ne peut que remercier l’artiste d’avoir sauvé la série de représentations par sa présence. Annoncée souffrante, Ermonela Jaho laisse quelque peu perplexe en Valentine. On ne peut nier ni ses très grandes qualités musicales, ni ses dons d’actrice. La soprano albanaise met au service du rôle une incarnation incandescente et touchante et un beau timbre fruité. Mais voilà, elle possède une voix de soprano lyrique, le rôle de Valentine a été écrit pour Juliette Falcon. Par conséquent, les parties les plus graves du rôle la mettent en difficulté et empêchent d’apprécier pleinement son interprétation. Lisette Oropesa, enfin, s’avère une très agréable découverte. Remplaçant Diana Damrau initialement prévue, la jeune soprano américaine possède une très belle voix de soprano lyrique léger bien projetée dans l’immense Bastille. Idéalement virtuose et agile, elle se joue avec une facilité apparente du redoutable « O beau pays de la Touraine ». Elle incarne une charmante Marguerite de Valois mutine et coquette. On se réjouit de la voir effectuer une si belle prise de rôle et on espère la voir de plus en plus souvent à l’Opéra de Paris.


Deshayes Oropesa Les Huguenots, Bastille, 2018

            Les Chœurs de l’Opéra, très sollicités par l’œuvre, ont obtenu une ovation bien méritée à la fin du spectacle. Idéalement compréhensibles, très engagés dans l’action, ils offrent une très belle performance. L’orchestre, placé sous la direction d’un Mariotti aussi à l’aise dans les passages les plus belcantistes que dans ceux plus pompiers, met en valeur l’instrumentation de Meyerbeer avec virtuosité. Les nombreux soli sont tous excellemment joués. La bénédiction des poignards est le véritable climax musical et dramatique qu’il doit être. Les chœurs y sont d’ailleurs particulièrement impressionnants.

            C’est donc un retour en demi-teinte pour Les Huguenots à l’Opéra de Paris : une mise en scène insuffisante, une distribution vocale un peu inégale mais un orchestre sompteux.

 


Jaho Test, Les Huguenots, Bastille, 2018

Les Huguenots, opéra en cinq actes de Gicaomo Meyerbeer sur un livret d’Eugène Scribe, 1836

Marguerite de Valois : Lisette Oropesa

Raoul de Nangis : Yosep Kang

Valentine : Ermonela Jaho

Marcel : Nicolas Testé

Urbain : Karine Deshayes

Le Comte de Nevers : Florian Sempey

Le Comte de Saint-Bris : Paul Gay

Tavannes, le premier moine : Cyrille Dubois

Coryphée, une jeune fille catholique, une bohémienne : Elodie Hache

Une dame d’honneur, une jeune fille catholique, une bohémienne : Julie Robard-Gendre

Cossé, un étudiant catholique : François Rougier

Méru, le deuxième moine : Michal Partyka

Thoré, Maurevert : Patrick Bolleire

Retz, le troisième moine : Tomislav Lavoie

Bois-Rosé, valet : Philippe Do

Un archer du guet : Olivier Ayault

Quatre siegneurs : John Bernard, Cyrille Lovighi, Bernard Arrieta, Fabio Bellenghi

 

Direction Musicale : Michele Mariotti

Mise en scène : Andreas Kriegenburg

Orchestre et chœur de l’Opéra National de Paris

Opéra Bastille, 20 octobre 2018

vendredi 5 octobre 2018

Chapeau bas !

Critique de MIROIR(S)

Depuis 2015, année qui l'a vue gagner le concours "Neue Stimmen", la place de "Révélation lyrique" des Victoires de la musique classique et le second prix du concours Reine Sonja, Elsa Dreisig s'est imposée comme une jeune voix française avec laquelle il faut compter. Membre de la troupe du Staatsoper de Berlin et régulièrement invitée en France où on a déjà pu l'applaudir, entre autres, en Lauretta et  en Pamina à l'Opéra de Paris ainsi qu'en Micaëla à Aix-en Provence, la jeune soprano a également eu la chance de signer un contrat chez Erato. Voici donc son premier récital, dédié au thème du miroir, celui dans lequel se contemplent Marguerite et Thaïs, celui qui opposent les Manon de Puccin et Massenet, les Juliette de Steibelt et Gounod, les Rosina de Rossin et Mozart, les Salomé de Massenet et Strauss.

Ce qui frappe d'emblée à l'écoute du CD, c'est la fraîcher d'un timbre clair mais immédiatement séduisant, un aplomb étonnant allié à une très belle musicalité. Sans aucun doute, Elsa Dreisig possède une voix somptueuse aux aigus lumineux et au médium velouté. La jeune soprano peut également se flatter d'une jolie diction française et d'un beau tempérament dramatique. Le récital s'ouvre ainsi sur un "Ah ! Je ris de me voir si belle" frémissant de jeunesse et de coquetterie. Thaïs met la jeune femme un peu moins en valeur, peut-être parce que les aigus sur "dis-moi que je serai belle pour l'éternité" ne sont pas assez voluptueux. La Manon de Massenet convient parfaitement à sa voix comme au stade de sa carrière. "Adieu à notre petite table" est, en conséquence, une plage émouvante, toute mélancolie retenue. Il est évident qu'Elsa Dreisig ne peut pas (encore ?) aborder la Manon de Puccini en intégralité et à la scène. Le temps d'un air, cependant, elle en endosse crânement le rôle, offrant un "In quelle trine morbide" débordant de sensualité et de désir. Les deux Rosine mises en perspective par le programme offrent à Elsa Dreisig l'occasion de faire étalage de virtuosité et de malice chez Rossini. On s'attendait bien peu à l'entendre en Salome de Strauss et encore moins dans la version française d'après Oscar Wilde. La surprise est plutôt agréable, Elsa Dreisig habitant avec conviction la Salomé sanguinaire dépeinte par l'écrivain. A des années lumières de ce personnage monstrueux, Elsa Dreisig reste en terrain connu avec "Il est doux, il est bon", l'air de la Salomé de Massenet. Dans Hérodiade, le compositeur propose un personnage bien plus amoureux et rêveur qu'Elsa Dreisig dote d'une ligne de chant envoûtante et d'aigus dardés comme des poignards. Mais ce sont les deux Juliette du récital que nous avons préférées. La première, celle de Steibelt, est une rareté que l'on découvre avec plaisir. Contrairement à certaines exhumations d'airs dont on se passerait bien, celle-ci permet de découvrir une belle page, dramatiquement intéressante et riche en vocalises vertigineuses. Elsa Dreisig en propose d'ailleurs une interprétation en forme de feux d'artifice vocal. Quant à la scène du poison du bien plus célèbre opéra de Gounod, on y découvre la chanteuse bouleversante, concluant l'air par un "Roméo, je viens à toi" triomphant.

Un très beau CD en somme, très prometteur et témoignant de l'audace et de l'intelligence de l'artiste.


Miroirs Elsa Dreisig Erato 2018

MIROIR(S)

Elsa Dreisig, soprano

Orchestre national de Montpellier Occitanie

Direction musicale : Michael SchØnwandt

 

 

1.      « Les grands seigneurs... Ah ! Je ris de me voir si belle» - Faust - Charles Gounod

2.      « Ah ! Je suis seule... Dis-moi que je suis belle » - Thaïs - Jules Massenet

3.      «  In quelle trine morbide » - Manon Lescaut - Giacomo Puccini

4.      « Allons, il le faut !... Adieu notre petite table» - Manon - Jules Massenet

5.      « Je vais donc usurper les droits de la nature » - Roméo et Juliette - Daniel Steibelt

6.      « Dieu ! Quel frisson court dans mes veines ? » - Roméo et Juliette - Charles Gounod

7.      « Una voce poco fa» - Il Barbiere di Siviglia - Gioacchino Rossini

8.      « Porgi, amor» - Le Nozze di Figaro - Wolfgang Amadeus Mozart

9.      « Celui dont la parole efface toutes peines... Il est doux, il est bon» - Hérodiade - Jules Massenet

10.    « Ah ! Tu n'as pas voulu » - Salomé - Richard Strauss

CD Erato 2018

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dimanche 20 mai 2018

Le grain de folie dans la mécanique

Critique de L'Heure espagnole / Gianni Schichi à l'Opéra National de Paris 

Créée pour l'Opéra de Paris en 2004, la production de Laurent Pelly de L'Heure espagnole / Gianni Schicchi revient sur la scène parisienne avec deux distributions entièrement renouvelées.

Laurent Pelly propose deux spectacles visuellement impressionants à la mécanique comique bien huilée. L'Heure espagnole se déroule dans la boutique de Torquemada où s'amoncellent toutes sortes d'horloges et de pendules ainsi que du linge sale, des cartons et autres objets hétéroclites (parmi lesquels un taureau !). L'intrigue de Gianni Schicchi se situe dans la chambre de Buoso Donati. Le lit du mort garni de cierges occupe seul la scène avec quelques sièges. A l'arrière, un alignement d'armoires vient rappeler le joyeux désordre de l'opéra précédent. Dans les deux parties de la soirée, on apprécie avant tout la direction d'acteurs de Pelly, réglée comme du papier à musique, et son sens du comique. Certaines trouvailles sont de véritables merveilles, comme les armoires à perte de vue devenant les toits de Florence par exemple. 

Dreisig Grigolo, Gianni Schicchi, Bastille, 2018

La distribution de L'Heure espagnole, à la diction irréprochable, n'appelle que des éloges. Philippe Talbot est un Torquemada à la voix légérement nasillarde pafaite pour le rôle, Jean-Luc Ballestra un Ramiro très bien chantant. Nicolas Courjal met au service de Don Iñigo son timbre riche et cuivré, son intelligence du mot et son irrésistible vis comica. Stanislas de Barbeyrac possède un timbre immédiatement séduisant. Tenant le seul rôle réellement lyrique de la pièce (les autres sont surtout déclamatoires), il affiche une maîtrise époustouflante des piani et de la demi-teinte. Clémentine Margaine est une Concepcion idéale. Timbre chaud, graves généreusement poitrinés, aigus insolents sont les principaux atouts de la mezzo. Possédant de plus un tempérament scénique volcanique, elle ne peut qu'emporter l'adhésion dans ce rôle.

Ballestra Courjal Margaine, L'Heure espagnole, Bastille, 2018

La distribution de Gianni Schicchi est tout aussi soignée. Tous les petits rôles sont très bien tenus avec une implication théâtrale évidente depuis le cordonnier jusqu'au notaire en passant par le médecin et le teinturier. Tous les héritiers de Buoso sont excellents. On retrouve avec plaisir Philippe Talbot, Jean-Luc Ballestra et Nicolas Courjal après l'entracte, tout aussi bien chantants et comiques. Maurizio Muraro vient les rejoindre en Simone à la voix autoritaire. Les trois héritières sont très bien tenues, notamment la Zita de Rebecca De Pont Davis. Les sept hértitiers de Buoso donnent de plus une impression de petite troupe particulièrement jouissive pour le spectateur et indispensable au déroulement de l'intrigue. Vittorio Grigolo est un Rinuccio idéal. Son timbre gorgé de soleil et ses aigus aussi faciles que rayonnants sont excatement ce que réclame l'air  "Firenze è come un albero fiorito" tandis que son physique de latin lover et son tempérament passionné en scène ne pourrait trouver de rôle plus adapté. Elsa Dreisig est parfaite en Lauretta. Son timbre juvénile mais déjà très rond et sensuel fait merveille dans le rôle. "O mio babbino caro" est à coup sûr le summum de la soirée. Chantée dans un legato onctueux, couronnée d'aigus irrisés et charnus, la prière de Lauretta à son père a rarement été aussi délicieuse et émouvante. Enfin, Artur Ruciński est un excellent Gianni Schicchi. Après une entrée un peu étouffée par le trac, il se libère entièrement et délivre une prestation remarquable. "Addio Firenze" est chanté avec beaucoup d'humour, le testament dicté d'une voix de tête nasillarde absolument tordante. Une très belle prestation !

Rucinski, Gianni Schicchi, Bastille, 2018

Dans la fosse, le jeune Maxime Pascal dirige L'Heure espagnole comme Gianni Schicchi avec beaucoup de sensibilité. Sans jamais négliger de faire avancer la comédie (qu'il seconde avec énergie), il sait ménager des moments d'émotion comme les deux "C'est ce que j'appelle une femme charmante" chez Ravel ou les très courts duos de Rinuccio et de Lauretta chez Puccini ("Addio speranza bella" et "Lauretta mia"). 

En somme, une soirée hautement divertissante, parfaite sous tous rapports, accessible à tous et surtout joussive !

L'Heure espagnole, comédie musicale en un acte de Maurice Ravel sur un livret de Franc-Nohain, 1911

Concepcion : Clémentine Margaine

Gonzalve : Stanislas de Barbyerac

Ramiro : Jean-Luc Ballestra

Don Iñigo Gomez : Nicolas Courjal

Torquemada : Philippe Talbot

 

Gianni Schicchi, opéra en un acte de Giacomo Puccini sur un livret de Giovacchino Forzano, 1918

Gianni Schicchi : Artur Ruciński

Lauretta : Elsa Dreisig

Rinuccio : Vittorio Grigolo

Zita : Rebecca De Pont Davis

Gherardo : Philippe Talbot

Nella : Emmanuelle de Negri

Betto : Nicolas Courjal

Simone : Maurizio Muraro

Marco : Jean-Luc Ballestra

La Ciesca : Isabelle Druet

Maître Spinelloccio : Pietro Di Bianco

Amantino di Nicolao : Tomasz Kumiega

Pinellino : Mateusz Hoedt

Guccio : Piotr Kumon

Gherardino : Clément Bée

 

 

Direction musicale : Maxime Pascal

Mise en scène : Laurent Pelly

Orchestre de l'Opéra National de Paris

Opéra Bastille, le 19 mai 2018

lundi 2 avril 2018

Vent de folie à la Bastille

Critique de Benvenuto Cellini à l'Opéra National de Paris

Créé pour l'Opéra de Paris, Benvenuto Cellini, unique tentative d'Hector Berlioz de conquérir la "Grande Boutique", se solda en 1838 par un échec. Public comme interprètes se révélèrent à l'époque incapables d'apprécier cette partition riche, complexe et atypique. Dans le cadre du cycle Berlioz entamé à l'Opéra de Paris, l'orfèvre florentin revient sur la scène parisienne dans une co-production avec l'English National Theatre, le Nationale Opera Amsterdam et le Teatro dell'Opera di Roma.

Pour sa deuxième incursion à l'opéra, Terry Gilliam signe un spectacle coloré et foisonnant. Le plateau est occupé par plusieurs décors modulables à l'envie (une maison à un étage et balcon pour les scènes chez Balducci, de nombreuses tables en face de la boutique de Cellini pour la taverne, un atelier empli de statues en papiers chez Cellini...) et par de nombreux acrobates et figurants. Lumières, confettis, marionnettes créent une atmosphère de carnaval dès les dernières notes de l'ouverture. On rit souvent, tout particulièrement devant certaines scènes très réussies (le trio Fiermaosca/Teresa/Balducci du premier acte, l'entrée du pape). Cependant, on aimerait parfois que le rythme de la mise en scène déccélère de temps à autre : trop d'actions simultanées empêchent parfois de se concentrer sur la musique ou de susicter l'émotion. Cette réserve est pourtant bien mince en comparaison du plaisir éprouvé lors de la représentation.

Iversen Muraro Spoti Benvenuto Cellini, Bastille, 2018

L'équipe vocale réunie par l'Opéra National de Paris est globalement très enthousiasmante. Si l'on excepte le Balducci bougonnant, passant à peine la rampe et à la diction confuse de Maurizio Muraro, on a peu de réserves à exprimer. Parmi les seconds rôles, tous très bons, on distinguera le Pompeo de Rodolphe Briand à la diction d'une netteté confondante. Marco Spoti pâtit d'une voix un peu nasale.  Audun Iversen est un très beau Fieramosca : présence scénique plus que convaincante, voix très homogène et ligne de chant bien menée. Michèle Losier est un Ascanio au timbre lumineux, à l'aigu faciel et au comique assumé. Elle tire son épingle du jeu avec brio grâce à un "Mais qu'ai-je donc" remarquable d'aisance et de vitalité. En prise de rôel en Teresa, Pretty Yende s'éloigne du belcanto italien où elle s'est illustrée jusqu'à présent. Jouant d'un timbre frais et pulpeux, d'aigus très faciles et d'un jeu attachant, elle relève le défi avec entrain. "Quand j'aurai votre âge" lui sied comme un gant avec ses vocalises réclamant agilité et précision. Cette jolie Teresa trouve dans le Benvenuto Cellin de John Osborn un amant à sa mesure. Le ténor américain fait montre d'un timbre idéalement cuivré et d'une voix homogène sur toute la tessiture. Vocalement dans une forme époustouflante, il éblouit autant par ses aigus piani en voix de tête de "Ô mon bonheur" que par les aigus forte de "Sur les monts les plus sauvages". Une diction française absolument parfaite et un jeu enthousiasmant viennent s'ajouter à la beauté purement musicale de ce Cellini. "La gloire était ma seule idole" se révèle, avec la complicité d'un Philippe Jordan inspiré à la fosse, comme le moment le plus émouvant de la soirée.

 

Losier Osborn Yende Benvenuto Cellini, Bastille, 2018

 

 

Dans la fosse, l'Orchestre de l'Opéra National de Paris déploie un son somptueux (que dire, notamment, du cor anglais du final de l'acte I ?) sous la baguette de Philippe Jordan. Sa direction laisse moins de place à la folie que la mise en scène mais met en relief les singularités de la partition de Berlioz ("Honneur aux maîtres ciseleurs" est particulièrement somptueux).  Dans cette production, le comique, le grand spectacle est sur scène, l'émotion est dans la fosse.

Benvenuto Cellini, opéra en deux actes et quatre tableaux d'Hector Berlioz sur un livret d'Auguste Barbier et Léon de Wailly, 1838

Benvenuto Cellini : John Osborn

Teresa : Pretty Yende

Fieramosca : Audun Iversen

Ascanio : Michèle Losier

Giacomo Balducci : Maurizio Muraro

Le Pape Clément VIII : Marco Spotti

Francesco : Vincent Delhoume

Bernardino : Luc Bertin-Hugault

Pompeo : Rodolphe Briand

Cabaretier : Se-Jin Hwang

 

Direction musicale : Philippe Jordan

Mise en scène : Terry Gilliam

Orchestre et Choeurs de l'Opéra National de Paris

Opéra Bastille, le 1er avril 2018

lundi 19 mars 2018

Une réédition indispensable !

Critique de  l'intégrale Erato/Warner Classics de Benvenuto Cellini      

Suite au succès commercial de l’intégrale des Troyens dirigée par John Nelson parue en novembre, la maison de disque Erato a réédité le Benvenuto Cellini gravé par le même chef en 2003. Sortie une première fois en 2004, cette intégrale se distingue par une tête d’affiche prestigieuse (Kunde, Ciofi, Naouri pour ne citer qu’eux) et par la présence de John Nelson, chef berliozien convaincu et passionné, à la tête de l’Orchestre national de France. On ne peut donc que se réjouir du retour dans les bacs de nos disquaires de ce Benvenuto Cellini.

Ce qui frappe d’emblée à l’écoute de ce CD, c’est d’abord la qualité de la diction française chez tous les chanteurs et jusque dans les plus petits rôles (seule Joyce DiDonato, sur ce point, n’est pas absolument irréprochable). Ainsi, le cabaretier d’Eric Huchet brille par son intelligence du mot qui lui permet d’être absolument tordant dans l’énumération des vins du deuxième tableau. Les autres rôles secondaires tels que ceux de Francesco, Bernardino ou Pompeo sont tous très bien tenus. Renaud Delaigue incarne un pape faible qui prétend en vain avoir de l’autorité sur Cellini. Il possède un timbre homogène sur toute la tessiture même s’il semble parfois peiner dans le registre le plus grave du rôle. En Fieramosca, Jean-François Lapointe fait montre d’un timbre de baryton lumineux et de beaucoup d’autodérision. Le trio « Demain soir à mardi gras » doit beaucoup à l’humour avec lequel il distille chacune de ses répliques. Dans le rôle de travesti d’Ascanio, Joyce DiDonato déploie son mezzo chaleureux et rayonnant. Pourrait-on imaginer meilleur élève de Cellini que ce jeune garçon au timbre charmeur, moelleux et lumineux ? Ses aigus triomphants et sa ligne de chant particulièrement élégante font de l’air « Cette somme t’es due » une des plus belles pages du disque. Au deuxième acte, elle assume crânement « Tra la la la… Mais qu’ai-je donc ? », imitant le pape avec des graves poitrinés et profonds. Laurent Naouri ne fait qu’une bouchée du rôle de Balducci. Avec une très grande intelligence du texte, il transforme le trésorier fier et colérique en personnage ridicule. Jouant d’un timbre chaud, profond, immédiatement séduisant, il chante un truculent « Ne regardez jamais la lune » et fait merveille dans les ensembles. Patrizia Ciofi est une Teresa à la voix frêle mais au timbre exquisément fruité. « Ah ! que l’amour une fois dans le cœur » lui permet de faire valoir son art de la cantilène et ses aigus cristallins. Au rôle-titre, Gregory Kunde offre la beauté de son timbre doux et corsé, des aigus de tête suaves (notamment dans « Ah ! le ciel, cher époux ») et une diction parfaite. On pourrait à la rigueur réclamer un peu de folie supérieure dans la scène de la taverne ou dans celle de la fonte de la statue mais l’artiste est si touchant dans les pages plus élégiaques…

En somme, cette réédition nous a comblé, dautant plus que les intégrales de Benvenuto Cellini ne sont pas monnaie courante. A se procurer absolument !

Benvenuto Cellini, Erato, 2018

Benvenuto Cellini, opéra en deux actes et quatre tableaux d’Hector Berlioz sur un livret d’Auguste Barbier et de Léon de Wailly, 1838

Benvenuto Cellini : Gregory Kunde

Teresa : Patrizia Ciofi

Giacomo Balducci : Laurent Naouri

Ascanio : Joyce DiDonato

Fieramosca : Jean-François Lapointe

Le pape Clément VII : Renaud Delaigue

Francesco : Eric Salha

Bernardino : Marc Mauillon

Le cabaretier : Eric huchet

Pompeo : Ronan Nédélec

 

Direction musicale : John Nelson

Orchetre national de France et Chœur de Radio France

Une intégrale Erato/Warner Classics enregistrée du 8 au 13 décembre 2003 dans la Salle Olivier Messiaen de la Maison de Radio France