lundi 26 février 2018

Un chef, une soprano, un ténor

Critique de La Traviata à l'Opéra National de Paris

Créée en 2014 sous le mandat de Nicolas Joël, la production de La Traviata par Benoît Jacquot a vu se succéder de nombreux interprètes au fil des reprises. Lors de la création, Diana Damrau et Ludovic Tézier chantaient les rôles principaux. Par la suite, Ermonela Jaho, Sonya Yoncheva, Maria Agresta ont incarné Violetta, Dmitri Hvorostovsky et Placido Domingo Germont père, Francesco Meli et Bryan Hymel Germont fils. Pour trois représentations en ce mois de février Anna Netrebko, Placido Domingo et Charles Castronovo devaient à leur tour se glisser dans la production de Jacquot. 

Celle-ci n'a guère changé depuis sa création. Le lit de Violetta, un immense arbre et un escalier imposant continuent à servir de décors à l'intrigue. Les costumes sont très beaux, notamment celui de Flora et ceux de Violetta. Cet luxueux écrin s'avère malheureusement vide. Benoît Jacquot laisse les chanteurs livrés à eux-mêmes sur le plateau. Le parti pris revendiqué dans la note d'intention de construire des éléments de décors démesurés par rapport aux chanteurs ne nous convainc guère. Les personnages ne semblent pas écrasés par les décors (le plateau est trop nu) mais plutôt ridiculement petits. Quant au traitement de la masse chorale, il devient rapidement exaspérant d'observer les va-et-vient en lignes parfaites de ces silhouettes en noir. Quant au blackface imposé à Isabelle Duret (Annina) pour rappeler la domestique d'Olympia de Manet, il nous semble à l'extrême limite de l'acceptable.

Damrau Demuro La Traviata, Paris, 2014

Heureusement, la musique de Verdi est amplement capable de faire naître l'émotion, même dans une production aussi froide. Virginie Verrez et Julien Dran sont des comprimari de grand luxe. Viriginie Verrez est une Flora sonore au timbre charnu, Julien Dran un Gastone de haute tenue. Mieux vaut ne pas s'attarder sur le Giorgio Germont de Placido Domingo. Annoncé souffrant en début de soirée, l'ex-ténor manque de souffle et provoque plusieurs décalages avec l'orchestre.

Ce qu'on retiendra surtout de cette soirée, c'est le couple particulièrement crédible et touchant formé par Marina Rebeka et Charles Castronovo. Le ténor américain fait montre d'un chant élégant et nuancé à l'extrême. Aigus lumineux et souples, graves moelleux, présence scénique convaincante, cet Alfredo a tout pour séduire. Enfin, son timbre lumineux mais charnu se marie à la perfection avec celui, fruité et chaud, de Marina Rebeka. La soprano lettone, remplaçant Anna Netrebko, est une Violetta idéale. Dotée d'une voix ravissante aux aigus perlés et au médium lumineux, elle déjoue toutes les embûches du rôle. Les vocalises de l'acte I ne sont qu'un jeu d'enfant pour cette belcantiste accomplie (elle ne tente pas le contre-mi bémol à la fin de "Sempre libera" mais est-il vraiment indispensable ?) et le dramatisme des dernières pages ne la met jamais en difficulté. Le personnage qu'elle dessine est touchant quoique très retenu. L'affrontement avec Germont père ou le final chez Flora la mettent particulièrement à son avantage. Dans l'acte III, Charles Castronovo et elle atteignent des sommets d'émotions avec un "Parigi, o cara" sussuré et tendre suivi d'un final déchirant.

Rebeka La Traviata, Bastille, 2018

Dan Ettinger délivre une lecture de La Traviata particulièrement intéressante. Les préludes de l'acte I et III sont éthérés et envoûtants, les musiques de fête rutilantes à souhait. Portant le drame avec passion, le chef israélien n'hésite cependant pas à faire ressortir ici ou là un instrument que d'autres versions auraient tendance à laisser se fondre dans la masse orchestrale. Les Choeurs de l'Opéra national de Paris tirent leur épingle du jeu avec brio.

Une soirée musicalement sublime grâce à un chef et aux chanteurs principaux.

Castronovo Rebeka, La Traviata, Wien, 2016

La Traviata, opéra en trois actes de Giuseppe Verdi sur un livret de Francesco Maria Piave, 1853

Violetta Valéry : Marina Rebeka

Alfredo Germont : Charles Castronovo

Giorgio Germont : Placido Domingo

Flora Bervoix : Virginie Verrez

Annina : Isabelle Druet

Gastone : Julien Dran

Il Barone Douphol : Philippe Rouillon

Il Marchese d'Obigny : Tiago Matos

Dottore Grenvil : Tomislav Lavoie

Giuseppe : John Bernard

Domestico : Christian-Rodrigue Moungoungou

Commissiaonario : Pierpaolo Palloni

 

 

Direction Musicale : Dan Ettinger

Mise en scène : Benoît Jacquot

Orchestre et Choeurs de l'Opéra National de Paris

Opéra Bastille, le 25 février 2018