Créé en 1872, Le Roi Carotte de Jacques Offenbach a connu des débuts retentissants. Il faut dire qu'avec ses six heures de musique, ses quarante personnages, sa reconstitution de Pompéi et ses scènes de foule, cet opéra féérie est un véritable blockbuster lyrique ! C'est justement ce gigantisme qui a rapidemment fait disparaître Le Roi Carotte des scènes : trop coûteux. Ce n'est qu'en décembre 2015 que l'oeuvre est revenue à la vie sur la scène de l'Opéra de Lyon dans une version revisitée et allégée par Laurent Pelly et son équipe. Reprise à l'Opéra de Lille, cette production joyeuse ne cesse d'emporter l'adhésion.

On connaît les affinités de Laurent Pelly avec le genre comique et, en particulier avec Offenbach. On se souvient de sa Belle Hélène et de sa Grande-Duchesse de Gérolstein au Châtelet, toutes deux crées autour de la très raffinée Felicity Lott. Son Orphée aux enfers lyonnais avec une Natalie Dessay pétillante et un Laurent Naouri truculent n'avait pas moins marqué les esprits. On ne change pas une recette qui marche et c'est donc entouré de Chantal Thomas et d'Agathe Mélinand que Laurent Pelly s'est attelé à la difficle tâche de faire renaître Le Roi Carotte. Agathe Mélinand a, comme à son habitude, réécrit et modernisés les dialogues parlés avec humour et efficacité. Les décors de Chantal Thomas sont plein de surprises (un potager d'où sortent le Roi Carotte et sa cour, un immense grimoire, un panier à salade en guise de geôle !) et visuellement très agréables. Dans ce parfait terrain de jeu, Laurent Pelly crée un spectacle gai, coloré et jamais ennuyeux. On ne pourrait ici énumérer tous les moments réussis de la production tant ils sont nombreux mais signalons tout de même le bal au palais, l'"éruption" très métaphorique du Vésuve, le défilé des insectes et la barricade de cageots.

Le Roi Carotte, Lille, 2018

 Le plateau se prête de bonne grâce à toutes les danses et à tous les gags qu'on lui propose. La Sorcière Coloquinte de Lydie Pruvot est désopilante et ridicule à souhait. Boris Grappe a parfois une étrange diction mais passe très bien la rampe et possède une belle voix de basse. Quel dommage que le très bon Christophe Gay soit réduit à jouer les utiliés dans le rôle de Truck ! Pas même une intervention solo chantée ! Albane Carrère est une Cunégonde très à l'aise en scène mais à la projection un peu limitée. Le Robin Luron d'Héloïse Mas est insolent et farceur à souhait. Un peu serrée dans l'aigu, la jeune mezzo balaie cependant toute réserve grâce à son abattage scénique. Le Roi Carotte de Christophe Mortagne est absolument désolipant. Quel aplomb dans son costume de légume et quelle voix volontairement ridicule sous son panache ! Dans le rôle assez réduit de Rosée du Soir, Chloé Briot fait très forte impression. Avec un très joli timbre de soprano fruité, une présence scénique très agréable et un chant généreux, elle fait de son air "Petites fleurs que j'ai vues naître" l'un des plus beaux moments de la soirée. Enfin, Yann Beuron met au service de Fridolin XXIV son timbre lumineux, sa diction précise et un chant élégant et ciselé. De plus, ce grand habitué des productions de Laurent Pelly est un acteur consommé. Son interprétation est particulièrement admirable.
Beuron Le Roi Carotte, Lille, 2018

Les Choeurs de l'Opéra de Lille ont parfois des sonorités un peu acides mais leur investissement scénique est remarquable. Claude Schnitzler prend souvent des tempi trop rapides pour les chanteurs (plusieurs sont essoufflés) et n'évite pas certains décalages (notamment dans la très belle apparition des armures, malheureusement). Mais l'enthousiasme de l'Orchestre de Picardie emporte tout de même la soirée dans de joyeux virevoltements.

En bref, une soirée très gaie, emportée par une mise en scène brillante, des chanteurs très investis et, surtout, une partition enlevée !


Montague Le Roi Carotte, Lille, 2018

 

Le Roi Carotte, opérette féerie en trois actes et onze actes de Jacques Offenbach sur un livret de Victorien Sardou, 1872

Fridolin XXIV : Yann Beuron

Le Roi Carotte : Christophe Mortagne

Robin Luron : Héloïse Mas

Cunégonde : Albane Carrère

Rosée du Soir : Chloé Briot

Truck : Christophe Gay

Pipertrunck : Boris Grappe

Coloquinte : Lydie Pruvot

 

Direction musicale : Claude Schnitzler

Mise en scène : Laurent Pelly

Orchestre de Picardie et Choeurs de l'Opéra de Lille

Opéra de Lille, le 11 février 2018