Les Chorégies d'Orange 2017 se sont closes le 5 août sur une représentation d'Aida de Giuseppe Verdi. A l'heure où elles traversent une mauvaise passe financière, la programmation de ce titre grand public se comprend aisément. 

Aussi la nouvelle production de Paul-Emile Fourny semble-t-elle osciller entre conservatisme et réflexions théâtrales. Il situe son Aida à l'époque de la création, quand les Européens se passionnent pour la culture égyptienne. L'action se déroule dans un musée où, parmi les visiteurs du XIXème siècle et les oeuvres exposées, se rejoue l'histoire tragique d'Aida. Le procédé rappelle beaucoup Il Trovatore d'Alvis Hermanis, présenté en 2014 au Festival de Salsbourg et peine à convaincre : les Européens disparaissent peu à peu à partir du troisième acte, laissant la scène occupée par des décors gigantesques à la façon des Arènes de Vérone. Cependant, le jeu sophistiqué d'Elena O'Connor ou celui, captivant, d'Anita Rachvelishvili sont les témoins d'une direction d'acteurs fouillée.

Vocalement, la soirée est inégale. Ludivine Gombert est une prêtresse au timbre séduisant, le messager de Rémy Mathieur n'appelle aucune réserve. Jose Antonio Garcia paraît en retrait dans l'acte I, Roi d'Egypte peu autoritaire au chant monolithique. Quinn Kelsey ne convainc pas dans le II, desservi par un air pris beaucoup trop rapidement dans la fosse. Mais l'acte III le montre sous un jour bien meilleur, plus noble et plus touchant. Pourvu d'un timbre très agrèable, doux et cuivré, il est un Amonasro tout en nuances, plus à l'aise dans la douceur et le pathos ("Pensa che un popolo" très émouvant) que dans les imprécations. Nicolas Courjal est un Ramfis de très haute tenue. Le timbre est splendide, tout à fait unique, rocailleux mais élégant. Monument d'autorité surplombant les ensembles, il dresse le portrait d'un grand prêtre sans aucune faille, fanatique et inaccessible à toutes formes d'émotion. Marcello Alavrez se bonnifie d'acte en acte. Après un "Celeste Aida" sur le fil du rasoir, il s'impose dans les ensembles du I et du II. Finalement en parfaite forme pour les III et IV, il s'avère particulièrement touchant dans son duo avec Amneris et meurt avec noblesse dans le IV, sa voix retrouvant son timbre lumineux et son émission chaleureuse. Alvarez Garcia Courjal Aida, Orange, 2017

Elenna O'Connor remplaçait Sondra Radvanovski en Aida. La jeune soprano américaine, dont la carrière est encore au stade de débuts, était en prise de rôle. Si la voix peine à se faire entendre dans les ensembles, surtout dans le médium, la technique est parfaite, comme en laisse juger un "O patria mia" plein de nuances et de sensibilité. Son jeu, très étudié, très gracieux, peint une Aida tout en douceur et en timidité. Ici, la princesse éthiopienne est surtout une jeune femme asservie et malheureuse, portrait touchant d'un personnage souvent interprêté par des chanteuses au tempérament de feu. Ce soir, la grande tragédienne de la soirée était Anita Rachvelishvili, souveraine dans un rôle qui semble avoir été écrit pour elle et dont elle habite chaque phrase. Timbre de bronze aux éclats mordorés, voix parfaitement homogène sur toute la tessiture, aigus affutés comme des poignards, médium distillé comme un venin, graves riches et sombres, c'est bien la fille d'un pharaon qu'on entend. Faisant siens les deux premiers actes qu'elle hante par sa présence menaçante, la voix douloureusement retenue pour mieux éclater dans la colère de son duo avec Aida, elle fait du jugement de Radamès le summum de la soirée. Impressionnante par sa capacité à bouleverser dans des phrases aussi simples que "Ohimè! morir mi sento", elle captive par ses "Ah pietà!", scandés pendant toute la scène du jugement, alternant avec les accusations de Ramfis. L'explosion de douleur qu'est "Anatema su voi!" semble le brillant et poignant achèvement d'une interprétation parfaite.

 

Rachvelishvili Aida, Orange, 2017

 

Dans la fosse, Paolo Arrivabeni n'emporte pas vraiment l'adhésion. Choix de tempi déstabilisants, petits décalages ne sont que partiellement rattrapés par une lecture fidèle et dramatique de l'oeuvre de Verdi.

A la fin de la représentation, on reste marqué par l'Amneris d'Anita Rachvelishvili, interprétation sublime dans une production tout à fait honorable.Kelsey O'Connor Aida, Orange 2017Aida, opéra en quatre actes de Giuseppe Verdi sur un livret d'Antonio Ghislanzoni, 1871

Aida : Elena O'Connor

Radamès : Marcelo Alavrez

Amneris : Anita Rachvelishvili

Amonasro : Quinn Kelsey

Ramfis : Nicolas Courjal

Il Re : Jose Antonio Garcia

Messaggero : Rémy Mathieu

Sacerdotessa : Ludivine Gombert

 

Direction musicale : Paolo Arrivabeni

Mise en scène : Paul-Emile Fourny

Orchestre national de France

Choeur d'Angers-Nantes Opéra, Choeur du Grand Opéra d'Avignon, Choeur de l'Opéra de Monte-Carlo, Choeur de l'Opéra de Toulon

Soirée enregistrée au Théâtre antique d'Orange le 5 août 2017 diffusée sur France 5 et Culturebox