Créée il y a vingt ans au Festival de Peralada autour du Don José de Roberto Alagna, la production de Carmen signée Calixto Bieito est reprise à l'Opéra Bastille depuis le mois de mars. Après une première vague de représentations avec Clémentine Margaine et Varduhi Abrahamyan en Carmen, Roberto Alagna, Roberto Tagliavini et Alksandra Kurzak puis une seconde avec Anita Rachvelishvili, Bryan Hymel et Ildar Abdradzakof, la soirée du 16 juillet a clôturée la production ainsi que la saison 2016-2017 de l'ONP. Pour l'occasion, une distribution idéale sur le papier avait été rassemblée : Elina Garanča, Roberto Alagna, Ildar Abdradzakof et Maria Agresta. Tous évoluent donc dans le spectacle de Bieito.

 

 

 

La première constation qui s'impose au spectateur de 2017 devant cette production d'une violence inouïe et provocante est qu'elle a fait des émules. En la voyant, on se souvient de beaucoup de mises en scène postérieures qui en reprennent certaines idée. Le parti pris de Bieito est d'accentuer la violence latente de l'oeuvre, pronfondément provocante et osée. Mettant parfois le spectateur mal à l'aise (les exactions des soldats au I, le meurtre de Zuniga...), lui offrant parfois de belles images (le final du II où un choeur de contrebandiers menaçants semblent encercler Don José sur "Viens avec nous dans la montagne", Escamillo et Carmen dans une douce pénombre pour "Si tu m'aimes Carmen"...), cette mise en scène offre une vision très noire et dérangeante du chef d'oeuvre de Bizet.

Carmen, Bastille, 2017

La distribution vocale profite d'un ensemble de second rôles très homogènes. Parmi eux, on remarque tout particulièrement le Zuniga profond et autoritaire de François Lis, la Mercédès au timbre chaleureux d'Antoinette Dennefed et le plaisant Dancaïre de Boris Grappe. Arrivée pour cette seule représentation de Carmen, Maria Agresta force l'admiration en Micaëla. Ses moyens vocaux, presque trop amples et imposants pour le rôle de cette douce orpheline, sont admirables : timbre chaud et corsé, aigus d'airain plus que cristallin, graves riches en harmoniques, ligne de souffle sans faille. Charmante et ingénue dans ses apparitions du I, elle apparaît fascinante et puissamment émouvante dans "Je dis que rien ne m'épouvante" et une rivale d'envergure pour Carmen dans "Dût-il m'en coûter la vie".

 

Agresta Carmen, Met, 2017

 

De son côté, Ildar Abdradzakof est un Escamillo à la voix profonde et séduisante. Pas étonnant que Carmen cède aux charmes de ce toréador à la présence magnétique et à la santé vocale splendide. Fascinant d'autorité dans son duo du III avec Roberto Alagna puis splendide dans "Si tu m'aimes Carmen" où sa voix se marie idéalement à celle d'Elina Garanča, le chanteur russe marque durablement les esprits. 

Abdradzakof Carmen, Bastille, 2017

On ne présente plus le Don José de Roberto Alagna qu'il chante sur les plus grandes scènes depuis plus de vingt ans. Le chant est direct, simple, sans aucune affectation : tout semble aller de soi pour le ténor français. L'aigu est toujours aussi percutant, la diction toujours aussi parfaite. Le duo avec Micaëla est doux et naturel, comme il se doit. Au contraire, "La fleur que tu m'avais jetée" est chanté à pleine voix, couronnée d'un aigu forte. "Dût-il m'en coûter la vie" est un des climax de la soirée, l'émission est héroïque, la ligne inflexible. Le duo final,  sa plus grande réussite de la soirée, est absolument bouleversante. Enfin, la reine de la soirée, c'est une Elina Garanča en forme splendide. Magnifique Carmen aux boucles blondes, elle fascine de bout-en-bout, depuis sa première apparition dans une cabine téléphonqie jusqu'à sa mort en robe pailletée sur un plateau absolument nu. Son timbre chaud, riche, charmeur, au grave profond, au médium moelleux et aux aigus lumineux et précis fait merveille dans chaque. La Habanera est d'une simplicité confondante, la Séguedille entêtante et sensuelle. Le deuxième acte la voit merveilleuse, séduisante comme personne dans "Les tringles des sistres tintaient", la voix se pare d'une grâce diabolique dans "Là-bas dans la montagne". Touchante dans l'air des cartes, odieuse et sublime dans "Dût-il m'en coûter la vie", tendre à souhait dans son duo avec Abdradzakof, la performance de la mezzo lettone semble aller crescendo jusqu'au final. Là, donnant  à son personnage une véritable dimension tragique, elle finit la représentation dans un désir de liberté vivant magnifiée par les accents somptueux de sa voix pure.

Alagna Garanca, Carmen, Met, 2009

La direction de Mark Elder est énergique et alerte, mettant en valeur le brillant de la partition de Bizet. L'orchestre de l'Opéra est magistral, véritable acteur de la soirée et du specacle. Les choeurs de l'Opéra National sont eux aussi superbes, excellant dans toutes leurs nombreuses interventions, depuis la douceur suave du choeur des cigarières jusqu'à l'enthousiasme délirant du IV.

La saison 2016-2017 de l'Opéra national de Paris s'est finit par un véritable succès, salué, pendant et après la représentation par des ovations aussi longues que bruyantes.

Carmen, opéra-comique en quatre actes de Georges Bizet sur un livret d'Henri Meilhac et Ludovic Halévy, 1875

Carmen : Elina Garanča

Don José : Roberto Alagna

Escamillo : Ildar Abdradzakof

Micaëla : Maria Agresta

Frasquitta : Vannina Santoni

Mercédès : Antoinette Dennefeld

Zuniga : François Lis

Moralès : Jean-Luc Ballestra

Le Dancaïre : Boris Grappe

Le Remendado: François Rougier

 

Direction musicale : Mark Elder

Mise en scène : Calixto Bieito

Orchestre et Choeurs de l'Opéra de national de Paris, Maîtrise des Hauts-de-Seine et Choeurs d'enfants de l'Opéra national de Paris

Opéra Bastille, 16 juillet 2017