Les débuts à la mise en scène d'opéras de Guillaume Gallienne étaient attendus avec une grande impatience par le public parisien. Le très médiatisé sociétaire de la Comédie Française s'était vu confier une nouvelle production de La Cenerentola, chef d'oeuvre comique teinté de mélancolie de Rossini, car, dit Lissner, "c'est sur la famille, c'est drôle et c'est cruel".

Apparemment, Guillaume Gallienne n'a entendu qu'une partie de l'explication du directeur de l'Opéra national de Paris. Le spectacle qu'il nous propose se veut un drame familial, histoire de l'émancipation d'une enfant battue. En effet, Guillaume Gallienne prend très à coeur l'étiquette de "dramma giocoso" que Rossini et son librettiste ont donnée à leur Cenerentola. Cette volonté d'exprimer le drame dans l'opéra est présente dès le départ, dans le décor d'Eric Ruf. Les scènes chez Don Magnifico se passent sous les fenêtres de son palais, grande bâtisse attaquée par la lave qui sera levée pour découvrir une grande cour, représentant le palais du Prince. Le metteur en scène et son directeur artistique ont décidé d'implanter Cenerentola à Naples dans la proximité du Vésuve. Dans cette mise en scène, Angelina ne vit donc plus dans les cendres du foyer mais dans celles d'un  volcan menaçant en permanence d'entrer en éruption. Dans cet univers sombre et inquiétant, évoluent des personnages bien éloignés de la tradition : un Don Magnifico particulièrement brutal, des méchantes soeurs bien moins odieuses que pathétiques, victimes de la violence de leur père, un Alidoro à la gravité omniprésente, un prince estropié... Cette vision, novatrice et intéressante, a cependant le désavantge de gommer en partie l'adjectif "giocoso". Difficile de rire de Don Magnifico quand on voit les traitements qu'il inflige à son entourage ou des travers de ses filles quand on pense à leur père. Quelques gags ici et là finissent par faire sourire (Clorinda et Tisbe écartant leurs rivales, fusils en main, pendant "Come un'ape" par exemple) mais on est bien loin de la jubilation rossinienne.

La Cenerentola, Garnier, 2017La distribution de cette soirée est assez inégale. Teresa Iervolino paraît dépassée par l'exigence impitoyable du rôle-titre qui réclame tout, depuis la sobriété modeste d'"Una volta c'erà un re" à l'agilité brillante du "Non più mesta". La jeune mezzo semble en difficulté dans le grave, trop appuyé, mais sa composition théâtrale est en parfaite adéquation avec la vision de Guillaume Galliene. Sa Cenerentola est modeste, douce, joliment touchante et dotée d'une voix fruitée. A ses côtés, Juan José De León a bien du mal à surpasser le handicap d'une voix un peu nasillarde et d'une attelle imposée par la production. Son physique de jeune premier lui permet cependant de dessiner un personnage crédible. De Leon Iervolino La Cenerentola, Garnier, 2017Maurizio Muraro est un Don Magnifico lésé de sa verve comique, provoquant de temps en temps le rire, plus grâce au texte que grâce à son jeu. La voix correspond à l'image d'un beau-père grotesque mais violent, l'aptitude à vocaliser n'est malheureusement pas au rendez-vous. Alessio Arduini avait été un très beau Figaro dans Il Barbiere di Siviglia l'année dernière. En Dandini, on est surpris de lui découvrir une projection limitée. Sa verve comique, elle, est toujours présente ainsi qu'une jolie maîtrise des difficultés de la partition. Chiara Skerath et Isabelle Druet sont des soeurs moins désagréables que ridicules. Bien différenciées vocalement, elles forment un joli duo très bien chantant.Arduini Druet Skerath La Cenerentola, Garnier, 2017Au milieu d'une telle distribution, le magnifique Roberto Tagliavini emporte l'adhésion en Alidoro. Jouant d'une très belle voix de basse au timbre généreux et profond, le chanteur italien s'impose comme le grand triomphateur de cette soirée, forçant l'admiration par sa maîtrise incontestable de la vocalise et de la ligne. Chez lui, le respect de l'écriture rossinienne semble aller de soi. Scéniquement, la basse italienne construit, grâce à la vision de Gallienne, un personnage bien moins cabotin que la tradition le veut, digne protagoniste d'opera seria. On  regrette que le sublime "Là del ciel" soit son seul air... Iervolino Tagliavini La Cenerentola, Garnier, 2017Dans la fosse, Ottavio Dantone ne supplée pas au manque de comique et de vivacité de la scène. L'Orchestre de l'Opéra national de Paris paraît ici pesant et ennuyé. Les décalages avec le plateau sont incroyablement nombreux pour un soir de dernière représentation. L'introduction d'une harpe dans l'orchestre pour accompagner les récitatifs est un contre-sens qui vient ôter tout rebond aux dialogues. Le Choeur de l'Opéra de Paris, uniquement masculin, s'acquiert de sa tâche avec beaucoup d'esprit et l'on admire encore une fois l'homogénéité impressionnante de son chant.

Ce qui aurait pu être l'événement de cette fin de saison s'avère malheureusement une semi-déception. La mise en scène de Gallienne fera peut-être des émules, invitant d'autres à se pencher sur le côté dramatique du livret. On espère qu'ils arrieveront à allier le comique à leur lecture. Cette Cenerentola est cependant grandement embellie par la présence de Roberto Tagliavini, interprète hors-pair d'un rôle cependant très secondaire.

 

Arduini De Leon Druet Iervolino Muraro Skerath La Cenerentola, Garnier, 2017

 

La Cenerentola, dramma giocoso en deux actes de Gioacchino Rossini sur un livret de Jacopo Ferretti, 1817

Angelina : Teresa Iervolino

Don Ramiro : Juan José De León

Dandini : Alessio Arduini

Don Magnifico : Maurizio Muraro

Alidoro : Roberto Tagliavini

Clorinda : Chiara Skerath

Tisbe : Isabelle Druet

 

Direction musicale : Ottavio Dantone

Mise en scène : Guillaume Gallienne

Orchestre et choeurs de l'Opéra national de Paris

Palais Garnier, 6 juillet 2017