C’était une vraie gageure pour l’Opéra national de Lorraine que de présenter Semiramide, dernier opéra italien de Rossini. C’est une œuvre difficile d’accès, un retour à l’« opera seria » que le compositeur avait quitté dix ans auparavant après Tancredi. L’intrigue, complexe, mêle plusieurs histoires amoureuses, complots et trahisons politiques. L’œuvre a été oubliée pendant toute la première partie du XXème siècle et renaîtra triomphalement à la Scala en 1962. Après le Bayerische Staatsoper et avant le Metropolitan Opera, l’Opéra national de Lorraine propose Semiramide.

La nouvelle mise en scène de Nicola Raab use d’une recette bien connue : le théâtre dans le théâtre. Un escalier en métal à gauche et des tréteaux de bois à droite constitue le décor principal. Des lampes imitant des bougies, des colonnes en carton et un rideau élimé viennent le compléter. Presque pas d’accessoires : un immense miroir, une lettre, quelques épées. Les costumes et la gestuelle renvoient sans équivoque au XVIIème siècle. La mise en scène, parfois peu originale, a le mérite de rester très fidèle au texte. Quelques magnifiques images, le final de la scène de folie, la première entrée de Semiramide, par exemple, la rendent parfaitement agréable.

Beggi Di Pierro Fagioli Grills Jicia, Semiramide, Nancy, 2017

Chez les chanteurs, on apprécie tout d’abord des comprimari d’excellente qualité. Dans les rôles plus importants, on navigue du passable au sublime. L’Idreno de Matthews Grills fait d’abord très bonne impression dans le premier acte, notamment dans le final. « La speranza più soave », dans le II, le voit beaucoup moins charismatique. Une voix qui semble placée dans le nez et un jeu scénique très ampoulé viennent contredire les appréciations du I.Grills, Semiramide, Nancy, 2017

Avec les deux basses, on accède à de très belles interprétations. Si le choix de confier les rôles d’Oroe et du fantôme de Nino à la même personne est particulièrement contestable – elle rend le final du I assez incompréhensible -, il faut reconnaître à Fabrizio Beggi qu’il s’en tire parfaitement. Dans la brève intervention du fantôme, il a toute l’autorité de la voix nécessaire à un roi assoiffé de vengeance et de sang. En grand prêtre, cette même qualité est tout aussi indispensable. L’aisance naturelle dans le bas de la tessiture le rend particulièrement crédible.Beggi Di Pierro Grills

 L’Assur de Nahuel di Pierro semble, uniquement dans un premier temps, pâtir de la comparaison : le registre grave est moins évident, le timbre moins autoritaire. Mais le duo du I avec Arsace le montre déjà sous un bien meilleur jour, vocalises aisées et jeu très poussé. Cette même qualité fait de sa scène de folie l’un des climax de la soirée. Entre mots susurrés dans le cantabile et fortissimi triomphants dans la cabalette, le public est suspendu à ses lèvres jusqu’à la note finale qui le voit se jeter à travers le miroir.Di Pierro Jicia, Semiramide, Nancy, 2017

Confier le rôle d’Arsace, authentique contralto travestie, à un contre-ténor était un défi. Pour le relever, il fallait un chanteur comme Franco Fagioli. Aussi à l’aise dans les aigus, époustouflants, qui couronnent ses deux airs, que dans le grave de la tessiture, où l'on apprécie des notes poitrinées particulièrement viriles. Outre de cette voix à l’étendue phénoménale, il joue d’un timbre étonnamment chaud pour un contre-ténor et d’une virtuosité à toutes épreuves.Fagioli Semiramide, Nancy, 2017

Le contre-ténor argentin ne pouvait trouver meilleure partenaire que Salome Jicia. Ce qui impressionne en premier lieu chez elle, c’est son timbre, un timbre extraordinairement fruité et onctueux. Ses aigus puissants et riches en couleurs parent chacune de ses apparitions. Elle est admirable dans le « Bel raggio lusinghier », orné de chatoyantes inflexions. Ses duos avec Franco Fagioli sont les deux summums de la soirée. Les deux chanteurs semblent respirer ensemble et dessinent un couple mère/fils aussi ambigu que séduisant.Fagioli Jicia Semiramide, Nancy, 2017

Dans la fosse, Domingo Hindoyan maîtrise toutes les difficultés de l’écriture rossinienne. L’orchestre est vif et brillant sans pour autant renoncer à des instants plus poétiques.Fagioli Jicia, Semiramide, Nancy, 2017

En somme, l’audace de l’Opéra national de Lorraine aura été récompensé : cette Semiramide était un grand moment de musique et de théâtre.

Semiramide, Melodramma tragico en deux actes de Gioachino Rossini sur un livret de Gaetano Rossi, 1823

Semiramide : Salome Jicia

Arsace : Franco Fagioli

Assur : Nahuel di Pierro

Idreno : Matthews Grills

Oroe / Ombra di Nino : Fabrizio Beggi

Azema : Inna Jeskova

Mitrane : Ju In Yoon

 

Direction muicale : Domingo Hindoyan

Mise en scène : Nicola Raab

Orchestre symphonique et lyrique de Nancy

Chœur de l’Opéra national de Lorraine

Chœur de l’Opéra-Théâtre de Metz Métropole

Opéra national de Lorraine (Nancy), le 7 mai 2017